Littérature française - Vieilles histoires d'un vieux monde

«La première décision de mon règne à Luanda, écrit Deville dans Equatoria, son dernier roman, fut d'ériger la pizzeria du quartier Sagrada Família en centre provisoire du monde. À partir de celle-ci, je lançai un assez grand nombre de raids d'observation en cercles concentriques, avec pour but premier d'identifier les ressources en Marlboro light et en vin blanc sec.»

La stratégie a fait ses preuves: joindre l'immobilité et le voyage, adopter la méthode patiente de l'araignée qui surveille sa toile. Dans Pura vida (Seuil, 2004), déjà, l'écrivain nous avait entraînés avec lui en Amérique centrale sur les traces de William Walker, un aventurier un peu fou et désespéré qui rêvait, au milieu du XIXe siècle, de transformer l'Amérique centrale en un seul État esclavagiste fédéré aux États américains du Sud.

Cette fois-ci en Afrique (Gabon, Congo, Angola, São Tomé e Princípe), en un même équilibre instable entre le journalisme, l'invention et la bourlingue, Deville mélange habilement roman, récit de voyage, enquête personnelle et biographie pour nous ressusciter de «vieilles histoires d'un vieux monde».

Equatoria est la somme subjective, en un efficace contrepoint narratif, de quelques explorateurs patentés et de révolutionnaires illuminés, guidés par «la tentation de l'héroïsme», qui ont tracé à coups de machettes leur chemin dans une région mal cartographiée qui brillait encore, au milieu XIXe siècle, comme une immense tache blanche au coeur des cartes du continent.

L'inauguration controversée, prévue en 2006 à Brazzaville, la capitale du Congo, d'un mausolée pharaonique érigé à coups de millions afin d'offrir un ultime

repos à la dépouille d'un aristocrate italien, Pierre Savorgnan de Brazza, sert de prétexte à cette plongée «au coeur des ténèbres». Naturalisé français, explorateur relativement pacifique, humaniste révolté par l'esclavagisme et l'exploitation débridée, c'est Brazza qui, en explorant la rive droite du fleuve Congo, a ouvert la voie à la colonisation française en Afrique équatoriale.

Qu'ils s'appellent David Livingstone, Henry Morton Stanley, Brazza, Conrad, Albert Schweitzer ou Che Guevara, nous dit Patrick Deville, «ces hommes auront rêvé d'être plus grands qu'eux-mêmes, ils auront semé le désordre et la désolation autour d'eux, couvert leurs entreprises aventureuses du nom des idéologies du temps, s'emparant de celle qui est à leur portée comme d'un flambeau, l'exploration, la colonisation, la décolonisation, la libération des peuples, le communisme, l'aide humanitaire...»

Collaborateur du Devoir

EQUATORIA

Patrick Deville

Seuil, coll. «Fiction & Cie»

Paris, 2009, 336 pages°