Entretien avec le philosophe Michel Lacroix - Le retour du courage, le meilleur et le pire

Le courage: cette vertu autrefois considérée comme «cardinale», est de retour, dit le philosophe français Michel Lacroix, après une éclipse à l'ère de la contre-culture des années 60 et de l'État-providence, tout entier dédié à la protection. Avec la critique de la légèreté des boomers, l'économie constamment plongée dans l'intranquillité, les liens sociaux qui se délient et, finalement, le coup brutal du 11 septembre 2001, la mentalité contemporaine a réinventé le courage. Pour le meilleur et pour le pire, car il y a courage et courage. Entretien.

Antoine Robitaille. Dans les années 70, Alexandre Soljenitsyne pourfendait l'Occident, qu'il avait résumé en une formule, «le déclin du courage». Mais selon vous, le courage serait aujourd'hui de retour, en Occident même?

Michel Lacroix. Oui, et ça vient clôturer une époque de quatre décennies où il n'était pas à la mode. C'était une vertu disqualifiée. En 1980, une enquête d'opinion plaçait le courage au 24e rang des valeurs importantes pour la vie en société. Deux raisons expliquaient ceci: l'idéal de la société technocratique, totalement organisée, éliminant les aléas, l'incertitude, une société d'assistance. Une société hyper-protectrice bloque la «sécrétion» du courage. L'autre raison: l'idéologie des années 60, qui exalte l'hédonisme, est antinomique avec l'éthique du courage. Le courage, c'est «le corps combattant» préféré au «corps voluptueux». Mai 68, c'est aussi l'égalitarisme. Or, dans les situations de courage, on est toujours plus ou moins valeureux qu'un autre.

Vous faites une distinction entre un courage dévoyé et un «bon» courage. Comment distinguer les deux?

Deux éléments composent le courage. C'est d'abord une lutte contre une partie de soi-même. C'est une résistance à une partie de soi qui a peur, qui bronche devant l'obstacle, qui est paresseuse, qui est attirée par ce qui est trop séduisant, qui a peur du regard d'autrui, de l'inconfort, de ce qui est pénible. C'est une lutte dans le for intérieur. Le courage, c'est aussi un ensemble de fins morales, de finalités éthiques au nom desquelles cette lutte a lieu: l'honnêteté, le sens du bien commun, la contribution au progrès, le patriotisme, la solidarité, etc. Il y a un dévoiement du courage à partir du moment où ce deuxième élément disparaît. Si vous n'avez plus que l'espèce de détermination psychologique, l'effort pour avoir du cran, tout en oubliant la finalité morale, se pointe alors le risque de perversion du courage. Et celui-ci se fait sentir de nos jours.

Vous pensez aux attentats suicide, évidemment.

Bien entendu. Le terrorisme kamikaze qui emporte dans sa mort des populations civiles totalement innocentes, c'est clairement pour moi une perversion du courage. C'est le cran, la détermination, mis au service de la barbarie absolue. Autres exemples: les conduites à risques chez les jeunes, les affrontements entre délinquants et policiers. C'est la mise en péril de votre propre vie ou de la vie des autres de façon tout à fait gratuite. C'est de la fausse bravoure.

Dans les manifestations antimondialisation, les manifestants, en affrontant les policiers, font-ils, oui ou non, preuve d'un «bon» courage?

Difficile à dire, car le courage dépend du contexte. Je répondrais qu'en général, l'affirmation d'une opinion, sous la forme d'une manifestation, d'une prise de position publique, est d'autant plus courageuse qu'elle va à contre-courant du groupe auquel on appartient. C'est donc relatif au contexte.

Au Kosovo et durant la première guerre du Golfe, on faisait une guerre du haut des airs, avec pour objectif le «zéro mort». Plusieurs y ont vu un grand manque de courage. Aujourd'hui, en Irak, on semble être entrés dans une autre époque, alors que la guerre s'est faite simultanément au sol et dans les airs. Est-ce selon vous un signe du retour du courage?

Tout à fait. L'affrontement direct du risque mortel est évidemment le signe d'un plus grand courage que la guerre à distance. Cette deuxième guerre du Golfe nous a rappelé que le courage guerrier reste actuel. Je note toutefois que, dans la conscience collective contemporaine, cette place demeure restreinte. Ce n'est qu'une partie du courage, dans un immense archipel où l'on en trouve plusieurs visages renouvelés: le courage de dire non, le courage psychologique face à la maladie, face à la souffrance, dans l'entreprise, au travail; le courage du quotidien, au féminin, le courage «relationnel». Toutes ces formes multiples de courage sont réhabilitées, entre autres par la psychologie et le développement personnel.

Un penseur américain, Robert Kagan, dit que l'Europe et l'Amérique ne sont plus sur la même planète: la première vivrait dans un paradis post-historique «kantien» alors que l'autre serait restée «prisonnière» d'un monde dur, «hobbsien». Cette thèse se vérifie-t-elle sur le plan du courage? Diriez-vous qu'il y a un vieux courage historique du côté du nouveau continent et un nouveau courage post-historique — le «non» de Chirac et Villepin par exemple — du côté du vieux continent?

Les États-Unis et l'Europe ne me paraissent pas si profondément opposés que le dit Kagan. En réalité, nous avons, sur un continent comme sur l'autre, le même sentiment que depuis le 11 septembre 2001, mais aussi en fonction de l'évolution de l'économie, le monde est entré dans une nouvelle phase de son histoire. C'est un monde plus dur, placé sous le signe de Hobbes, de l'affrontement des puissances, de l'incertitude, de la précarité, sur les scènes nationale et internationale, aussi bien sur le plan politique que sur celui économique. Les filets protecteurs, la sécurité à 100 %, ça n'existe plus. Chacun sent qu'il va falloir, individuellement ou collectivement, réapprendre à se défendre pour se battre, pour se faire une place. La violence est là. Il y a une brutalité des rapports. L'économie lève un lourd tribut en stress, en incertitude, en violence au quotidien. Il faut donc s'armer de courage.

arobitaille@sympatico.ca

LE COURAGE RÉINVENTÉ

Michel Lacroix

Flammarion

Paris, 2003, 150 pages