Entretien - Paul Chamberland, dire l'insupportable

Paul Chamberland
Photo: Jacques Grenier Paul Chamberland

Paul Chamberland célèbre cette année ses 40 ans d'écriture. De l'aventure politique et sociale de la revue Parti Pris jusqu'au foisonnement du cycle des Géogrammes, le poète ne cesse de constater ce «chaos de terreur et de sang qu'est devenue la Terre». Dans son nouveau recueil qui paraît au Noroît, l'auteur d'Intime faiblesse des mortels soupçonne que «connaître c'est tout d'abord être hanté par ce qui se dérobe à notre prise».

On a peut-être trop souvent associé la poésie de Paul Chamberland à la révolte foudroyante de L'afficheur hurle. D'ailleurs, ce texte du milieu des années 60, tout comme Terre Québec suivi de L'Inavouable, vient d'être repris dans une nouvelle édition chez Typo. Après cette étape charnière, le poète-philosophe se lancera à la recherche d'une véritable utopie cosmique. Désormais, Au seuil d'une autre Terre éprouve, à travers le langage du poème, la condition actuelle de l'humanité et de la planète. Joint à son domicile montréalais, Chamberland parle d'abord de cet état de suffocation qui a mené à l'écriture de ce recueil des plus fascinants. «Au début, j'avais plutôt l'intention d'entreprendre un essai. Toutefois, le regard poétique est venu prendre le relais à l'image d'une pensée qui se dépouillerait de ses arguments. À l'aube du XXIe siècle, l'anxiété planétaire m'entraînait dans un sursaut de désespoir. Il fallait arracher ces paroles de l'engloutissement possible à l'intérieur d'un éventuel mutisme.» Avec cette voix des plus calmes, le créateur ne se gêne pas pour revenir quelque peu sur sa conception de la poésie. Lors de l'échange, il parlera d'ailleurs d'un «lieu de résistance» de même que d'«une riposte de l'humain face à l'inhumain».

Au seuil d'une autre Terre commence d'abord par ce partage fragile avec un ami lointain. On suit ces quelques phrases qui en disent déjà beaucoup: «Que sera devenue la Terre à ton époque? Selon toutes probabilités, les choses se seront aggravées. Toi plus tard, moi dès à présent, nous partageons le même rêve, mais rien ne compte davantage à tes yeux comme aux miens que le dégrisement. Si nous voulons aguerrir l'espérance.» Bien que l'humanité aille au gâchis, l'espoir semble encore possible. D'ailleurs, le livre sert de passage. Comme le répète Chamberland: «[...] le travail de la pensée n'est-il pas de supporter l'embarras en ne déniant pas ce qui échappe à l'expérience avérée — justement parce qu'il y a expérience?» Au fil des huit parties de ce recueil, l'urgence du dire fait irruption. Le poète proteste, mais il ouvre surtout une aire où l'humain contemple le désastre comme la beauté ultime des choses. L'enseignant à l'UQAM voit aussi un lien plausible entre son dernier recueil et Intime faiblesse des mortels (Le Noroît, 1999). «Ces livres sont le dépôt, en quelque sorte, de ce qui avait été brassé dans les Géogrammes de la décennie 90. J'ai voulu sortir d'une certaine exaspération face à l'image et la métaphore. Il me fallait atteindre une nouvelle forme de littéralité par rapport à mon travail d'écriture. Je me sentais à la recherche d'une parole qui tient à l'essentiel. Mon objectif était alors de dire l'insupportable avec le moins de mots possible.»

Il n'est pas rare d'entendre certains échos tout au long d'Au seuil d'une autre Terre: la dimension existentielle et éthique de Celan ou de Mandelstam, ainsi que la sagesse contemplative d'un Jacques Brault, notamment. D'ailleurs, Chamberland revient sur quelques lectures déterminantes au fil des années. «On peut difficilement rester insensible face à un poème de Marina Tsvétaïéva ou de Paul Celan. Je m'intéresse aussi beaucoup à la réflexion en jeu dans De l'interlocuteur de Mandelstam.» Martine Broda dit d'ailleurs à ce sujet: «L'acte de confier une bouteille à la mer, don passant d'une main à l'autre, comme un mot de passe, un shibboleth, n'est pas un échange de contenus, mais un Geschick: envoi de destin. Aussi la métaphore du serrement de main vient-elle remplacer celle du dialogue.» On ne peut alors qu'entrevoir cet extrait comme un paradoxe de «l'immense clameur muette murée en chacun». On revient aussi à cette page cruciale au creux du chant: «Qu'apportons-nous avec nous dans la nuit / où nous nous enfonçons? / Rien. / Que ce Rien assourdisse l'oreille des sourds. / Ce qu'au meilleur d'elle-même a rêvé l'humanité / est à trouver dans chaque fois une vie, — dans les tronçons. / Aveugle-toi d'humus, / fouis / et désenfouis, / — exhume.» Le poète québécois mentionne, du même coup, l'importance des Fernando Pessoa, Roberto Juarroz et Antonio Ramos Rosa dans son trajet d'écriture récent. «Je retrouve dans ces voix cette fraîche révélation de l'être comme un geste fondamental. On ne peut alors qu'éprouver véritablement la charge des mots. La peur se mesure à la joie dans un même souffle.»

Le recueil de Chamberland se termine par un long texte intitulé Le Dernier Poème. Dans cet espace, on nous confronte avec l'horreur qui échappe à tout contrôle. Le poète se demande ainsi: «Mais ce dernier poème, / qui donc l'écrira? / Où? / Et dans quelles circonstances?» Il ajoute lui-même par la suite: «[...] cette voix propose une forme de résistance à ce qui pourrait l'anéantir. Je dis à un certain moment: quand la nuit cannibale aura englouti des millions d'hommes jetables, alors on écrira le dernier poème. C'est le grand risque de même que le courage de la poésie.» Avec l'horreur qui persiste dans le monde, on imagine que ce livre agit tel un baume ou une source d'éveil. Bien sûr, la poésie de Chamberland reprend la quête du «Toi énigmatique, pluriel, fraternellement proche et respectueusement loin, au référent flottant, indéterminé». L'adresse paradoxale invite alors à un acte de foi et d'espérance, qui inclut, comme son risque, sa part de désespoir. Au sujet du climat actuel, l'auteur parle avec dans la voix un mélange de tristesse et de colère. Il termine notamment un essai à propos de cette question liée à une «politique de la douleur» qui sévit sans prévenir. On ne peut alors que penser à ces strophes d'Au seuil d'une autre Terre à l'intention du destinateur comme du destinataire: «Ton souffle, ta paume / contre ma tempe. / Un seul rameau frémit / contre le bleu de l'aube. / tes bras frais m'enveloppent / et me scellent au creuset / du coeur où croît une autre / Terre — que nul n'entend... / Là, confié au tourment, je pressens, / si ténue, se délier une aile.»

AU SEUIL D'UNE AUTRE TERRE
Paul Chamberland
Édition du Noroît
Montréal, 2003, 111 pages

TERRE QUÉBEC suivi de L'AFFICHEUR HURLE et de L'INAVOUABLE
Typo
Montréal, 2003, 303 pages