Entrevue avec Alain Mabanckou - Comprendre l'humain plutôt que sa race

Le romancier d’origine congolaise Alain Mabanckou
Photo: Jacques Grenier Le romancier d’origine congolaise Alain Mabanckou

Il pose sur la communauté noire de Paris un regard à la fois moqueur et réfléchi. Il se défend d'être un écrivain de la négritude mais se passionne pour l'histoire de l'Afrique. Il enseigne la littérature francophone à Los Angeles et signait récemment le manifeste pour une littérature-monde. Alain Mabanckou était à Montréal cette semaine pour parler de son oeuvre.

Dans un mélange rare, il cultive à la fois la critique politique et l'autodérision, amenant le lecteur à rire et à réfléchir à la fois, pour son plus grand bonheur. Le romancier d'origine congolaise Alain Mabanckou était à Montréal cette semaine pour faire la promotion de son dernier livre, Black Bazar, un roman dont il a situé l'action à Paris, dans les quartiers de Château-Rouge et de Château-d'Eau. Il y traite des mille et une façons d'être un immigré français.

Si Black Bazar se déroule dans le quartier africain de Paris, la communauté qu'on y rencontre n'est pas homogène. Car Mabanckou lève ici le voile sur ce qui divise autant que sur ce qui réunit la communauté noire de ces quartiers de Paris. On y rencontre par exemple un Martiniquais, noir lui-même, qui déteste les Noirs, un Ivoirien qui réclame une indemnisation pour la colonisation française en Afrique, on y entend des propos commentant la couleur de la peau, de la plus foncée à la plus claire, toujours à l'avantage de la plus claire. Ces réalités de l'immigration en France, Mabanckou les distingue d'autant plus qu'il vit depuis plusieurs années aux États-Unis, où il enseigne la littérature francophone après avoir passé une quinzaine d'années en France, précisément dans ces quartiers qu'il décrit.

Alors qu'aux États-Unis les Noirs vivent en gros comme un groupe qui partage la même histoire, celle de l'esclavage, puis de la lutte contre l'esclavage, les Noirs vivant en France ont des histoires différentes, sont venus tantôt pour faire des études, tantôt pour des raisons économiques, tantôt pour des raisons politiques.

«J'ai vécu en France et aux États-Unis, ce qui me permet de faire la part des choses. Je comprends qu'il y a peut-être un malaise dans la communauté dite noire en France, un malaise lié au fait que les Noirs qui vivent en France n'ont pas la même histoire, pas les mêmes revendications. Les Noirs aux États-Unis ont la même histoire, ils sont arrivés par l'esclavage, ils ont fait des luttes pour s'en sortir. De grandes personnes parmi eux sont mortes pour la cause, Malcolm X ou Martin Luther King, mais aussi des Blancs, comme Kennedy. Il n'y a pas, comme en France, des miettes d'une communauté dont certains sont venus pour faire des études, d'autres en demandant l'asile politique, d'autres par un réseau économique. Tout cela ne peut pas constituer une communauté. Nous sommes dans une situation où les Noirs de la France vivent dans une espèce de jungle, où chacun cherche à vivre à sa manière. Il n'y a pas de causes communes et il n'y a pas d'aspirations communes», dit-il. C'est, croit-il, l'une des raisons pour lesquelles les politiques d'immigration en France échouent les unes après les autres.

Racisme entre Noirs

Quant au racisme entre Noirs, ou encore entre Africains en général, il prend ses racines avant la colonisation de l'Afrique par l'Europe, ajoute-t-il.

«Quand on parle des immigrés en France, cela devient vite compliqué. Entre les Arabes et les Noirs il y a un problème, parce que les Arabes ont fait de l'esclavage avec les Noirs, même si on n'en parle jamais, même avant la colonisation. Cela explique pourquoi les Noirs vivent dans des conditions déplorables en Tunisie, en Algérie ou en Égypte», lance-t-il, lui qui met en scène l'Arabe du coin dans Black Bazar.

Autre sujet de discorde entre membres de la communauté noire: l'éternel débat sur la couleur de la peau. Dans son roman, par exemple, on retrouve Roger le Franco-Ivoirien, qui se croit supérieur aux autres parce qu'il est métis, et donc plus digne d'être un écrivain que Fessologue, le personnage principal du livre.

«C'est un discours qui existe, même si on ne le trouve pas souvent transcrit dans les livres. Quand on le sort, ça fait grincer des dents. Mais c'est ce qui se dit à la nuit tombée, quand les caméras sont loin. Il y a ce malaise à l'intérieur d'une communauté qui a la même couleur, une espèce de guerre à l'intérieur des murs entre ceux qui ont la peau plus foncée et la peau plus claire», raconte-t-il. «Le Noir sait ce que lui a appris le Blanc», dit-il, citant Frantz Fanon, l'un des pères du mouvement de la décolonisation.

Alain Mabanckou se défend pourtant bien d'être un écrivain de la négritude, lui dont l'essai Lettre à Jimmy, qui s'intéresse à l'écrivain James Baldwin, vient d'être réédité dans la collection «Points» du Seuil. «On peut dire que l'écrivain noir qui reste enfermé dans la question raciale se trompe de création. [...] Il faut, plutôt que de se lancer dans la question de la race, chercher à comprendre le coeur de l'humain, le comportement de l'humain», résume-t-il.

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Black Bazar

Alain Mabanckou

Le Seuil

Paris, 2009, 250 pages