Littérature française - Pour saisir l'ombre

Psychologue clinicienne et photographe, Émilie Hermant signe avec Réveiller l’aurore un premier roman.
Photo: Psychologue clinicienne et photographe, Émilie Hermant signe avec Réveiller l’aurore un premier roman.

Tout ce qui est louche éveille le soupçon. En écriture, le louche manque de clarté; en art, de transparence. On le dit des yeux aux directions contraires. Voici trois romans sur un monde louche, dont il est impossible d'effacer l'ombre.

Vous seriez curieux de jeunes signatures? Vous voudriez ensemble tradition et innovation, sentir que le temps réveille les jours. Psychologue clinicienne et photographe, Émilie Hermant, dans Réveiller l'aurore, signe un tel premier roman. Ce n'est pas son premier livre, et l'écriture y est attachante, ayant une forme et une idée. Aisée à suivre, sa fiction, retenue par le réel, atteste une connaissance revue de l'intérieur, en une strate assumée du je.

Une jeune femme apprend qu'elle est malade. Elle revoit alors sa famille recomposée, ceux qui ont proposé à l'enfant une manière de grandir et de se révéler, dans le rêve et les sentiments, la culture et la fête, comme les chagrins naissants. Un portrait de père, pivot de la maisonnée, y est tracé sans lourdeur. Dans la bohème de l'enfance, on sent percer un monde connu qui porte en soi l'origine du monde.

Antoine, Alice, née en 1973; le père et la fille. L'aurore et la nuit. Aulne, le lieudit de l'adolescence. S'il y a plusieurs grosses ficelles, la vie normale bascule dans l'urgence: la maladie retourne la narration comme un gant. La peur, la colère et l'angoisse confrontent cette femme qui a besoin de donner les clés de l'existence à sa fille. Un peu maladroitement, elle lui en fait le legs écrit. L'artifice sert une hypothèse, un essai. Tout n'est pas abouti.

Alcools et fumées

Dans Les Hémisphères de Magdebourg, Bertrand de La Peine, enseignant à Mayotte, territoire français d'outremer situé entre Zanzibar et Madagascar, campe toute une atmosphère. Le titre vient d'une expérience scientifique sur les mesures de la pression atmosphérique, menée en 1657 par Otto Von Guericke à Magdebourg. Ce savant allemand avait horreur du vide dans la nature.

La correspondance s'arrête là. Trop sérieux, s'abstenir. Le livre est rempli de farces, attrapes et trouvailles; à la manière d'un Éric Chevillard, il fonce dans le vide. Littérature bazar, couleurs et chiffons, en voilà un tas. Bric-à-brac et dérapages du langage, traits brouillés, omelette littéraire, gin pétillant et glacé, jazz improvisé, tout se mélange. Pas de doute, c'est impétueux, léger, frais, rigolo.

Centaure-Wattelet, un marchand d'art louche, et Bline, une fille naïve, sont les créatures sorties de ce grenier à bédé, à mimiques et à ricochets. Si l'écriture coq-à-l'âne vous fait sourire, si l'absurde rejoint chez vous un goût de la cacophonie, cet esprit cacochyme sans peine vous fera passer un bon moment. Comment Bline, cherchant son père assassiné, trouvera Centaure sur son chemin, voyez vous-même, la recherche commence entre les lignes.

À même le chaos langagier se dessine une enquête à travers les vides entre les êtres,

surtout ceux qui pensaient bien se connaître. Louche est ressourçant.

Cirque chinois

Vous connaissez Dai Sijie. Pour comprendre L'Acrobatie aérienne de Confucius, son dernier roman, inutile de prendre la pose du penseur de Rodin. Vous l'avez aimé, vous le retrouverez, dans un roman-scénario bidon, mais fantasque et dépaysant. Je n'ai jamais très bien compris les honneurs littéraires dont Dai Sijie a été comblé: attendant peu de ce livre-ci, j'en ai souri, étonnée de son imagination.

Le roman débute en 1521, à Pékin, dans le palais impérial. Son souverain paranoïaque y est affublé de cinq sosies, que l'Histoire n'arrivera plus à distinguer. Cette confusion fait loucher et fait place à un conte rouge exotique, au coeur duquel le changement de sexe impérial attire les vices dans la Cité interdite. Tout y est grand-guignolesque, parodie, lanternes, portes coulissantes et froufrous de papier. Un théâtre de son et lumière, au sens concret, se donne la parole au mitan.

Rabelais, son contemporain, apparaît ensuite. Le roman traite légèrement la rencontre de l'Occident avec l'empire du Milieu. Décentrements comiques, décalages dramatiques, Dai Sijie aime la bouffonnerie funambulesque. Nul doute que nombre d'ima-ges ont passé chez lui la porte du Triomphe et de la Vertu; il en demeure une mascarade pour enfants.

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Collaboratrice du Devoir

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Réveiller l'aurore

Émilie Hermant

Le Seuil

Paris, 2009, 178 pages

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Les Hémisphères de Magdebourg

Bertrand de La Peine

Minuit

Paris, 2009, 157 pages

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L'Acrobatie aérienne de Confucius

Dai Sijie

Flammarion

Paris, 2009, 251 pages