Littérature russe - Ben Laden sur la Volga

C'est l'un des thèmes forts de la littérature russe. Dostoïevski (Souvenirs de la maison des morts), Chalamov (Récits de la Kolyma), Soljenitsyne (L'Archipel du Goulag), Evguenia Guinzbourg (Le Vertige et Le Ciel de la Kolyma) en ont donné leur version. Comme les plus belles fleurs qui poussent sur un tas de fumier, la littérature russe, depuis longtemps, s'est fait l'écho de cette sinistre réalité. «Le Goulag a changé de nom et d'uniforme, mais il garde ses habitudes, ses us et coutumes», écrit Edouard Limonov dans Mes prisons, récit stoïque et circonstancié des deux années qu'il a récemment purgées dans trois prisons russes.

Arrêté en 2001 dans une cabane de l'Altaï en compagnie de quelques membres de son mouvement politique, inculpé pour trafic d'armes et tentative de coup d'État dans la république voisine du Kazakhstan, puis condamné à quatorze années de pénitencier, l'écrivain en aura finalement passé deux derrière les barreaux.

«Brebis galeuse d'un establishment littéraire bouffi d'orgueil», «provocateur politique et dandy», écrit à son sujet l'écrivaine Ludmila Oulitskaïa dans sa courte préface, Limonov a depuis longtemps l'habitude de marcher face aux «vents mauvais» du destin — d'où qu'ils soufflent.

Citoyen français (il a vécu les années 80 dans l'Hexagone), écrivain nationaliste russe qui balance étrangement entre le punk et le fascisme, Limonov est aujourd'hui un dissident politique très connu, membre de la respectée coalition Drougaïa Rossia (L'Autre Russie), où on le retrouve en compagnie notamment de Garri Kasparov, l'ancien champion du monde des échecs.

Edouard Limonov, de son vrai nom Edouard Veniaminovitch Savenko, dit le Citron, est un personnage assurément haut en couleurs. Intrigué «par le destin de ce type si talentueux, si séduisant, si libre», Emmanuel Carrère avait fait de lui un long portrait plutôt équilibré dans le premier numéro de la revue XXI.

Provocateur exalté, gourou politique peut-être plus habile encore, Limonov, redevenu plus ou moins fréquentable après avoir soutenu ouvertement le régime serbe dans les années 90, pose aujourd'hui, avec Mes prisons, en héros spartiate. Lui dont Staline, Bakounine, Evola et Mishima figurent parmi les influences qu'il revendique.

«Je rêve d'une insurrection violente à la Pougatchev ou à la Stenka Razine, écrivait-il dans Journal d'un raté (1982). Je ne deviendrai jamais Nabokov, je ne courrai jamais après les papillons dans les prairies suisses, sur des jambes anglophones et poilues. Donnez-moi un million et j'achèterai des armes et je susciterai un soulèvement dans n'importe quel pays.»

Sous son apparent désintéressement personnel, Limonov n'économise toutefois pas les mots durs pour dénoncer les abus d'un État, entièrement soumis au «système Poutine», qui gaspille à coups de peines carcérales disproportionnées les «forces vives» de la société russe.

Le portrait qu'il nous fait de lui-même dans Mes prisons est celui d'un paria volontaire, un peu mystique, capable de soulever les foules rien que par la parole, un homme qui se vante de son influence parmi ses codétenus — «Je suis l'un d'eux», raconte-t-il avec fierté. Et lorsqu'il n'insiste pas sur ses propres aventures carcérales, Limonov nous raconte en long et en large les crimes et les délits de ses colorés compagnons de cellule, eux qui, nous raconte-t-il, ont fini par surnommer «Ben Laden» ce terroriste raté. Avec peut-être un mélange de fierté et de légère dérision...

Curieux «livre moral», sorte d'échec qui réussit, Mes prisons présente un double intérêt immédiat, lié d'une part à la personnalité hors normes de l'auteur, mais aussi comme témoignage de première main sur l'état du système judiciaire et pénitentiaire russe. Pérenne, inchangé, désespérant.

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Collaborateur du Devoir

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MES PRISONS

Édouard Limonov

Traduit du russe

par Antonina Roubichou-Stretz

Actes Sud

Arles , 2009, 288 pages

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