Essai - Une imposture religieuse ou l'histoire d'un livre fantôme

L'histoire de ce traité sulfureux est assez connue des lecteurs de Spinoza, puisqu'une fois qu'il fut enfin découvert, on dut se rendre à l'évidence qu'il s'agissait d'extraits paraphrasés d'un traité de jeunesse du philosophe. Mais quand on en suit les traces en Europe, des premières mentions qui en sont faites au XIIIe siècle jusqu'à son édition en Hollande en 1719, c'est toute la littérature antireligieuse qui refait surface. Nourrie d'écrits polémiques de toute provenance, cette littérature pénètre tous les milieux philosophiques et scientifiques, et aucun des grands esprits européens ne lui est indifférent: chacun s'intéresse à cet écrit blasphématoire, même si la plupart d'entre eux, et certainement tous ceux qui en parlent avant 1719, ne l'ont jamais lu. Pourquoi? Tout simplement parce que ce Traité des trois imposteurs est une fiction, pas même un faux. Comme le dit son plus récent exégète, le livre est virtuel, et s'il finit par exister, c'est beaucoup pour honorer la réputation scandaleuse qui en fait un emblème de l'athéisme dans l'Europe chrétienne.

La thèse de ce traité, telle qu'elle apparaît dans l'édition de 1729, est bien différente de toutes les doctrines qu'on a pu lui attribuer durant sa longue vie virtuelle. L'intérêt de l'étudier est justement de tenter de comprendre la diffusion de la critique religieuse qui va conduire aux Lumières. Pourquoi ce traité connut-il une diffusion aussi importante? Avant tout, parce qu'il s'attaque à l'utilisation politique de la religion et, seulement de manière secondaire, aux questions théologiques de la prophétie et de la révélation. Les trois grands fondateurs, Moïse, Jésus et Mahomet, sont qualifiés d'imposteurs et leur imposture est d'abord politique: les religions sont fondées pour justifier des pouvoirs abusifs et les trois monothéismes illustrent une même imposture, celle de prétendre détenir une vérité qui assujettit l'humanité à un pouvoir cynique. Quand le traité apparaît dans la littérature européenne pour la première fois, c'est sous la plume du pape Grégoire IX qui, dans une lettre de 1239, accuse l'empereur Frédéric II d'être un scorpion venimeux, ayant affirmé que le monde a été dupé par trois imposteurs. Derrière Frédéric II, il y a Pierre des Vignes, son âme damnée que Dante place en enfer après son suicide en 1249. Il n'est que le premier intellectuel accusé d'avoir soutenu la thèse de l'imposture et d'être l'auteur du traité, il y en aura toute une lignée.

Des origines médiévales aux Lumières

Dans son étude minutieuse et fascinante, l'historien Georges Minois, déjà bien connu pour ses travaux sur l'athéisme, retrace tous les épisodes de la vie «virtuelle» de ce traité. Il montre comment chacun pouvait projeter ses haines et ses fantasmes politiques sur un texte dont on attendait beaucoup, et notamment, dans l'Europe chrétienne, le discrédit de l'islam. Mahomet était l'imposteur par excellence et il est probable que le thème des trois imposteurs soit d'abord d'origine arabe: Louis Massignon citait déjà un texte du Xe siècle montrant comment réfuter les trois fondateurs de religions sur la base de leurs contradictions. Averroès apparaît rapidement comme le bouc émissaire idéal, le chrétien Gilles de Rome l'accusant d'avoir soutenu l'athéisme et propagé la doctrine de l'imposture religieuse. Une fois lancé, le thème de l'imposture est utilisé autant par les adversaires des religions que par leurs défenseurs. Dès qu'un penseur devient menaçant, on l'accuse d'avoir écrit le traité et très rapidement les intellectuels de la Renaissance et des premiers temps modernes non seulement mettent tout en oeuvre pour en obtenir une copie, mais encore prétendent l'avoir vu ou même lu. Une sorte de psychose de l'imposture agite donc toute la culture chrétienne, et quand plus tard Voltaire et Renan s'y intéresseront, ils tenteront de comprendre comment on est arrivé à croire à l'existence d'un livre que personne n'avait pu voir ou lire.

Dans cette longue histoire, les épisodes modernes sont très riches: de Jean Bodin à Marin Mersenne et René Descartes, c'est une véritable chasse au traité qui se poursuit chez les lettrés. En 1621, Robert Burton le mentionne dans l'Anatomie de la mélancolie et il est utilisé par Gabriel Naudé dans ses Considérations politiques sur le pouvoir des monarques. On a même suggéré que le Tractatus de Spinoza serait une réponse au traité, la vérité semble plutôt que les faussaires qui finirent par le fabriquer utilisèrent son oeu-vre pour le rédiger. On y retrouve en effet la plupart des thèses criti-ques de Spinoza sur la révélation et l'origine du sentiment religieux. C'est dans des milieux allemands et hollandais de la fin du XVIIe siècle que nous trouvons les premiers exemplaires du traité imprimé: Leibniz le consulte chez le docteur Mayer et le fait acheter pour la bibliothèque du prince Eugène. Selon Georges Minois, la version latine daterait de 1688 et serait l'oeuvre d'un certain J.-J. Müller de Kiel, publié par Mayer; la version française, publiée sous le titre Vie et Esprit de Spinoza à la Haye en 1719, en diffère sur plusieurs points, mais elle insiste aussi sur les subterfuges des politiques, comme par exemple la manipulation des miracles. Moïse est un magicien, Jésus, un marchand de rêves absurdes, et Mahomet, l'imposteur le plus habile.

Paradoxe ultime, dès qu'il est publié, le traité est si dangereux que tous ceux qui seraient tentés d'en reprendre les thèses s'en tiennent éloignés. Sauf, bien sûr, Voltaire et le baron d'Holbach. C'est sous le manteau que se poursuit l'histoire de ce livre qui condensa, pendant plusieurs siècles, toute la critique des religions dans l'Europe chrétienne. Relire cette histoire, c'est aussi bien voir surgir la liberté d'expression contre les censeurs religieux, mais surtout comprendre ce que signifie, concrètement, la notion de théologie politique mise de l'avant par Spinoza.

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Collaborateur du Devoir

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Le traité des trois imposteurs

Histoire d'un livre blasphématoire qui n'existait pas

Georges Minois

Albin Michel

Paris, 2009, 328 pages

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