Coucher dehors et regarder dedans

Il dit voyager pour écrire, et il écrit pour vivre. Ses nouvelles proposent autant un voyage dans l'âme humaine que sur les routes de Grèce ou de Georgie, puisque le monde est presque partout peuplé, que des drames s'y jouent tous les jours qu'on oublie parfois simplement de regarder. Ce monde dont Sylvain Tesson prend si adroitement le pouls, dans son dernier recueil, Une vie à coucher dehors, gagnant du Goncourt de la nouvelle 2009, c'est celui qui est confronté à la mondialisation, qui pave ses routes rurales et qui gavent ses porcs. C'est aussi celui où les femmes se révoltent peu à peu contre une oppression millénaire au Népal, en Inde, en Iran.

Le titre du livre va comme un gant à son auteur. Auteur d'une quinzaine d'ouvrages, le journaliste et géographe a en effet voyagé toute sa vie, à pied ou en vélo, prenant le temps de voir la vie se dérouler sous ses yeux pour ensuite la graver dans le vélin des livres. Coucher dehors, c'est le pain quotidien de cet original un peu ermite. Et peut-être y a-t-il un peu de lui dans la magnifique nouvelle intitulée Le Lac, dans laquelle un homme décide d'admettre sa culpabilité dans le meurtre d'un officier après avoir passé 40 ans sous un faux nom, terré dans une cabane du fond des bois, en Sibérie. «Dans la forêt, il y a une justice. Mais c'est rarement celle des hommes», écrit-il. Son livre semble en tout cas répondre à une question que le nomade s'est maintes fois posée: «Qui rencontre-t-on lorsqu'on est seul au monde?»

Mais les yeux de Sylvain Tesson ne font pas que fixer l'azur des cieux et le gris acier des lacs. Les nouvelles de Sylvain Tesson plongent aussi dans l'histoire, comme dans le cas de celle intitulée Le Naufrage, qui remonte au pillage de la Grèce par les Barbares pour se terminer au milieu de l'histoire contemporaine, et pour montrer que la cupidité des hommes ne change pas avec les siècles, voire les millénaires.

Il y a la patine des lectures, Cendrars ou Knut Hamsun, pour ne nommer que ceux-là, il y a aussi la patine du temps sur ce livre qui semble frappé au rythme régulier de la marche. Réflexions sur l'être humain, sur la nature, sur le paysage. «La vie en cabane est une réduction de l'univers. Mais un univers qui ne connaîtrait ni expansion, ni chaos. Seulement l'ordre.» Sylvain Tesson admet un faible pour la Russie, la Sibérie, la Mongolie, la Belgique, admet aussi un faible pour la vodka. Voyage le plus léger possible, conformément à son «souci de simplicité extrême». Est-ce ce dénuement qui aiguise son regard sur le monde ou cette solitude qui jour après jour a creusé la route de ce voyage intérieur?

Ce recueil de nouvelles semble en tous les cas taillé à même le tissu de ce quotidien passé à coucher dehors, et à dévorer le monde des yeux.

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Une vie à coucher dehors

Sylvain Tesson

Gallimard

Paris, 2009, 208 pages

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