Onze barons limousins

Les Onze, ce coup de maître, s’ajoute à une l’oeuvre rare, exquise et brillante de Pierre Michon
Photo: Agence France-Presse (photo) Les Onze, ce coup de maître, s’ajoute à une l’oeuvre rare, exquise et brillante de Pierre Michon

À partir des onze maîtres de la Terreur, Pierre Michon peint l'Histoire. En un texte virtuose, il s'interroge sur les rapports de l'artiste et du pouvoir. Que lire dans une oeuvre, que voir sur une toile? Ce qu'on vante, vrai ou faux, il faut le croire; sinon, le faux a l'air du vrai, et le vrai sonne faux.

On pourrait vous conseiller, en ces temps de lectures d'été, L'Incendie du Chiado de François Vallejo (Viviane Hamy), Vers la douceur de François Bégaudeau (Verticales), La Femme promise de Jean Rouaud, Vue mer de Bernard Du Boucheron ou Les Gens de Philippe Labro (tous deux chez Gallimard), tout comme Entre les bruits de Belinda Cannone (L'Olivier). On aurait des raisons.

Mais un seul, Pierre Michon, fait refluer les autres. Lumière! Cet objet magistral s'intitule Les Onze. Ce coup de maître, qui s'ajoute à une oeuvre rare, exquise et brillante, s'avère être un bref opus d'humanité. Retournant aux jours de la Révolution française, l'écrivain se donne un peintre officiel, Corentin, pour sortir onze suppôts du «Grand Comité de l'An II» du néant avant de les y replonger.

Des pieds glaiseux aux crêtes arrogantes, ces onze Commissaires se tiennent droit comme leurs sabres, avant de déchoir de la toile comme leurs décapités. Au coeur du livre, il y a l'artiste, arrachant l'universel à des lieux minuscules, à l'instar de la fleur épanouie sur le fumier. Dans l'énergie de sa négation et de son refus, l'écrivain rend visible un paradoxe aussi touchant que pessimiste: comment escamoter la justice sans perdre la raison.

Décrochés des cimaises

Il y a Maîtres anciens de Bernhard et Terrasse à Rome de Quignard; d'autres encore ont apostrophé le temps pour confronter l'espèce humaine. Mais peu, comme Michon dans Les Onze, réussissent à dire l'Histoire, celle dont les hommes écrivent les lois, au nom desquelles tant de sang est versé.

Ils ne manquent pas de «cohérence, volonté et certitude», ces pauvres hères qui ont fait refluer les rivières et inversé les courants. Pour ceux que la puissance invétérée dresse les uns contre les autres, pas de pitié ni de rédemption. Car elle est montée du peuple, cette Révolution sanguinaire, avec ses bonnes raisons. Mais comment oublier le couperet tranchant de 1793, ce summum de la grande folie dénonciatrice, accusatrice, dévastatrice, la terreur de l'An II?

Michon la connaît dans ses moindres plis, l'âme du peuple. Voyez les Tiepolo, père et fils, mains douces et gestes justes, criant en leur dialecte baroque, de leur échafaudage dans un palais franconien: «Dieu est un chien!» Voici David peignant la mort de Marat, relégué au profit d'un petit maître, ce Corentin de Michon. À son talent il manque le jugement, et vous, lecteur, ne vous y trompez pas: Michon sait tout du vraisemblable, et lorsqu'il commente le prétendu tableau des onze tueurs du roi, vous nagerez au musée en suivant le guide, livré aux esprits fantasques qui noient l'Histoire dans une confusion plus grande que la fiction.

La loi de fer

Il est si vénal, si réceptif à la flagornerie, cet artiste pauvre qui guette son heure de gloire. Que vaut sa renommée, une pièce à soi au Louvre? Quel vainqueur franchissant l'Achéron ne livrera pas les gloires d'hier aux démons? Michon réfléchit. Quel est cet «acte par lequel on a prise sur le monde, l'acte digne de ce nom»? Est-ce bien «la volonté magique d'un seul», comme le croit chaque artiste, voire nous, magnifiant le créateur? Michelet, qui écrivait l'Histoire de la Révolution française, banni au fond de la Bretagne, avait déjà compris la revanche de l'art sur les révolutions ratées, sur la mort de Dieu et la noire injustice systématisée.

Cette idée, Michon la médite depuis le début des années 90. Il en avait évoqué, annoncé, ajourné et repris la pose, l'écriture, envoûtante mais retorse, s'imposant à lui dans la vague rythmée du déni et de l'affirmation qu'on lui connaît. Ce texte est touffu, bourré de questions essentielles sur l'art et le pouvoir, entre Michelet et ses doubles, soutenus par les faits. Délicieuse torture, sa critique radicale mais de biais dit sa joie subtile à pincer les sirènes.

Époustouflant, Les Onze avance sa dorure ensanglantée entre les grands escaliers et la sacristie, près des canaux et des pinceaux, dans la grande allocution négative qui mène le visiteur à renier l'art officiel. Triple commentaire d'histoire, d'invention artistique et de fiction, la pensée chatoyante doute des valeurs, renonce à trouver l'antidote au malheur et, à tout le moins, refuse les honneurs. Il y a tant d'ironie, de tristesse aussi sous la causticité.

Que les plus grandes leçons de la mémoire tiennent à la force de l'illusion verbale; que l'Histoire ne soit qu'apparences, entre épopée baroque et grandiloquence des nations, Michon en fait la preuve. Tout cela passera comme les hommes, sauf l'instant d'un regard posé sur l'essentiel: «J'ai ce désir, cette idée», note-t-il, laconique, d'emblée.

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Collaboratrice du Devoir

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Les Onze

Pierre Michon

Verdier

Paris, 2009, 137 pages

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