Les chemins du crépuscule d'Enrique Vila-Matas

S'il faut croire tout ce qu'on lit et, plus encore, ce qu'on ne lit pas, la question n'est plus: «Que lirez-vous pendant vos vacances?», mais bien: «Lirez-vous pendant vos vacances?» Idem pour la variante philosophique: «Apporteriez-vous un livre sur une île déserte?» Des réponses inédites à cette vieille scie se présentent à l'esprit: «Ça dépend si les ondes Explorenet se rendent bien...» À quoi j'ajouterais que le problème de l'île déserte, aujourd'hui, n'est plus de savoir si les ondes se rendent ou pas, mais s'il faut couper le palmier parce qu'il cause des interférences.

Depuis Gutenberg, lire n'a probablement jamais été aussi passionnant qu'en ce moment. À certaines époques, le contenu d'un bouquin pouvait vous conduire directement au bûcher. Maintenant, c'est l'acte en soi qui me paraît constituer une forme discrète de rébellion. Pression technologique et confusion des espaces public et intime sont les deux mamelles siliconées de l'époque. Résister est démodé. Comme lire, cette pratique de l'intériorité et de son corollaire, la lenteur. Prendre le temps. Une périphrase idéale, qui ne désigne pas seulement le mode d'emploi, mais aussi le but.

Même un mauvais ouvrage est encore de la pensée. Quand je vois quelqu'un lire en public, j'ai tout de suite envie de connaître le titre et je me tords parfois le cou pour y arriver. Alors que le texto consulté par le quidam du wagon de métro me décourage d'avance par son insignifiance pressentie. Oui, je suis bourré de préjugés. J'affronte le monde avec mon héritage à moi, je l'interprète à la lueur des livres, ils sont le prisme qui déforme ma vision, comme celle de Don Quichotte l'était par les romans de chevalerie. Cette posture grotesque (pourfendeur de moulins à vent) et noble pourtant, ce mélange de courage et de vanité, ce combat crépusculaire pour que triomphe, ô combien follement! le coeur humain sur l'intelligence artificielle et le langage programmé des serviteurs du progrès, ne sont peut-être après tout que la seule attitude intellectuelle encore capable de donner un sens à toute une existence consacrée à cette aventure: lire, écrire.

Alors, si je n'étais pas moi et n'avais donc pas déjà lu le Journal volubile d'Enrique Vila-Matas, que, d'autre part, je devais passer une semaine cet été sur une île déserte, je m'assurerais d'emporter ce livre. D'abord pour l'espace ainsi économisé: lire Vila-Matas possède un effet multiplicateur. Mon nom est légion, pourrait-il dire sans trop se vanter. Sa prose poreuse laisse passer la lumière de nombreuses autres écritures, elle nous convie à un rendez-vous d'oeuvres. Il y a chez lui une éthique du citateur qui mérite d'être soulignée: «Citer, c'est respirer la littérature pour ne pas étouffer parmi les clichés traditionalistes et circonstanciels qui viennent au fil de la plume quand on s'obstine dans cette vulgarité suprême: Ne rien devoir à personne.»

Cette stimulante chambre d'échos qu'est la littérature annoncée jadis par l'oeuvre ouverte d'Umberto Eco et l'intertextualité, son rejeton à la mode des années 80, encore faut-il posséder une culture littéraire pour l'animer. «Le salon de notre vie quotidienne (peut) être une grande centrale de hasards», observe Vila-Matas qui, quand une amie lui téléphone de la tombe de Melville à New York, alors qu'il lit Rick Moody sur Hawthorne, se souvient que Moby Dick est dédié à l'auteur de la Lettre écarlate. Nous connaissons tous de ces petits moments de synchronicité dont la vie des livres est prodigue. Petits faits qui sont comme la poussière de pollen portée par le vent et qui féconde la graine qui va germer dans certains cerveaux et non dans d'autres, pour enrichir la vaste trame signifiante et résonante du monde. Je discours sur Vila-Matas qui discourt sur Julien Gracq qui discourt sur Proust, et ça me fait penser que, hier, au Saint-Bernard, entre la première et la deuxième période, Jacques Demers, Bob Hartley et Dave Morrissette donnaient l'impression de prôner une tout autre conception de la mise en abîme. Par un de ces capricieux déphasages dont la technologie numérique semble coutumière, les propos du trio me parvenaient après une sorte d'autodoublage de mauvaise qualité en direct. Troublant. Profitant d'une autre défaillance du système, j'ai détraqué une machine à pinottes. Ayant droit à quelques parties gratuites, j'ai soupé aux cachous.

Ce que j'aime bien chez Vila-Matas, ce n'est pas tant cette tranquille manière de penser à contre-courant (le jardin est plutôt fréquenté...), que cette affirmation, implicite chez lui, il me semble, du fait que l'intelligence, bien plus que le sirop humanitaire qui cousine avec la culture de masse, est actuellement sur cette planète un facteur de changement, peut-être le seul processus révolutionnaire encore possible à l'échelle de l'individu. Ajoutez à la lucidité un peu d'humour et vous avez, tout à coup, une île déserte presque habitable. «Le froid me fascine. J'en suis venu parfois à penser qu'il dit la vérité sur l'essence de la vie. Je déteste l'été, la transpiration des belles-mères faisant le grand écart sur le sable du cirque des plages...» Non? Alors ceci: «Ce pays n'est fait ni pour la sagesse ni pour la pensée. Dans de telles circonstances, beaucoup trouvent qu'il est évident qu'on ne peut rien faire et que le mieux est de s'éloigner discrètement, de continuer à lire et à écrire, à enseigner et à étudier, en définitive à résister, un comportement qui, tout compte fait, peut acquérir une véritable dimension politique et rappelle l'esprit initial de la philosophie au sens socratique: l'individu qui se promène au crépuscule, dialogue avec les autres, leur montre l'éventuelle vérité des choses et espère qu'ils la construiront ensemble. La construction de la vérité passe par les chemins du crépuscule.» Monsieur le Citateur, permettez que je m'incline.

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Journal volubile

Enrique Vila-Matas

Traduction de l'espagnol par André Gabastou

Christian Bourgois Éditeur

Paris, 2009, 287 pages

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