Roman - Soeur à soeur

Valdera, Valderi. Ce sont les noms de deux soeurs, complémentaires et pourtant opposées. Valdera a choisi les enfants et le bonheur d'un quotidien légèrement chaotique, ce qui ne l'empêche pas d'écrire un roman et d'étudier le chant choral, sachant bien qu'elle n'a pas le talent ni la voix de Valderi. À travers les péripéties d'Adrienne, Ludovic et Ludivine, Chère-Élise et Cher-Eugène, Pierre-Pol et tant d'autres nous sont dévoilées parallèlement l'apprentissage par Valdera de la partition du Cantique des Cantiques, le très beau chant d'amour attribué au roi Salomon, mis en musique par Giovanni Pierluigi da Palestrina. La musique, comme une impulsion, anime ce roman mélancolique et contenu.

Au fil du récit, Valdera ressent profondément le besoin de se hisser à la hauteur de sa soeur. L'écriture s'effectue à rebours. Tandis qu'on progresse dans l'intimité des personnages, on assiste à une remontée de drames refoulés, de questionnements filiaux, d'évocations de l'enfance et des mythifications qui lui sont propres, de secrets et d'aveux.

À la fois grave et fantaisiste, le roman est ponctué de musiques, de rires, d'intrigues, de jeux et d'énigmes qui surgissent, imprévisibles. L'auteure procède par bonds d'une histoire à l'autre: celle de la grand-mère Adrienne, qui a voyagé autour du monde, a connu une histoire d'amour avec un Colombien aveugle, puis a laissé un cahier de feuilles blanches dont le titre, Muerte, inspire à ses petits-enfants une histoire marquée de glissements brusques du réel au merveilleux. Il y a encore cette histoire d'un vieux peintre qui s'est perdu lors d'une expédition dans le Grand Nord, laissant une tache rouge sur son dernier tableau, et dont on ne sait «si c'est l'emballement devant la couleur, l'urgence de peindre ce qu'il voyait ou l'exaltation de vivre qui l'a tué».

Valdera est difficile à résumer. Le roman est fragmenté, en pièces détachées, «du décousu main» dira Valdera. Il est la marque d'une liberté d'inspiration et d'invention. La vie se déverse dans la fiction, la fiction dans la vie, les deux se mélangent, se transforment. Comme si la romancière considérait la vie et l'écriture comme un jeu sans fin et regardait vivre, au milieu du vertige, ses personnages.

Les livres de Borges traînent sur la table de nuit d'un des personnages. Ce n'est pas un hasard. Avec ce huitième roman, France Ducasse nous invite à une promenade dans son «jardin aux sentiers qui bifurquent». Au lecteur de s'y jeter avec trouble et délice.

L'auteure vit dans le Vieux-Québec avec un gentilhomme, trois enfants, deux araignées et un oiseau.

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Collaboratrice du Devoir

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Valdera

France Ducasse

L'instant même

Québec, 2009, 252 pages

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