Bicentenaire d'une naissance - François-Xavier Garneau, l'inventeur du Québec

Carte postale illustrant le monument à François-Xavier Garneau, Québec, vers 1910
Photo: Carte postale illustrant le monument à François-Xavier Garneau, Québec, vers 1910

Il y a 200 ans voyait le jour le premier écrivain québécois au sens strict. Celui qui a fait du peuple le seul personnage de son oeuvre se devait d'être historien et poète. En 1837, il écrit: «Notre langue se perd...» Il ajoute: «Le flot étranger... / De nos propres débris enrichit ses trésors.» En 1840, dans le poème Le Dernier Huron, pour unir de façon tacite notre sort à celui des Amérindiens, il précise: « Ô peuple, tu ne seras plus...»

François-Xavier Garnier, né à Québec le 15 juin 1809, connaît le poids des mots lorsque, l'année même de l'insurrection des Patriotes, il publie ces vers: «Peuple, pas un seul nom n'a surgi de ta cendre ; / Pas un, pour conserver tes souvenirs, tes chants...» Ses parents sont illettrés, comme l'immense majorité des Canadiens, ce nom encore trop français et trop humble pour que les Britanniques de la colonie puissent imaginer se l'approprier un jour.

La disparition d'un esprit collectif est pire qu'une tuerie. Elle équivaut à la perte d'une vision du monde. Garneau est si hanté par le caractère atroce, insupportable, de cette disparition qu'il conçoit un vers extrême pour tenter de définir un peuple réduit à l'inexistence: «S'il fut, l'oubli le sait et garde le silence.»

Comme ses poèmes, publiés surtout dans le journal Le Canadien, l'édition originale des quatre tomes de son Histoire du Canada (1845-1852) garde une fraîcheur entachée de maladresses stylistiques. Ce sont pourtant les premières pages d'envergure en Amérique du Nord qui élèvent l'histoire au rang de la littérature en suivant les traces lointaines d'Hérodote.

Le premier volume de l'oeuvre de Garneau, l'ancien saute-ruisseau en grande partie autodidacte, le fils d'un voiturier, précède de six ans la publication du premier des livres historiques de Francis Parkman, le diplômé de Harvard, le patricien de Boston qui montrera qu'on peut donner un sens fulgurant aux annales du Nouveau Monde. Dès 1845, le Canadien, quant à lui, se réfère à Vico et à Michelet pour se tourner vers «la liberté», pour suivre une «école de doute, de raisonnement et de progrès intellectuels».

Il décèle même dans la conscience collective, liée, par rapport à l'Europe, au «grand mouvement de population vers l'ouest», une vague qui remue les profondeurs des Amériques. Nul n'en revient de lire sous sa plume: «Nous ne devons pas en effet méconnaître le point de départ et la direction du courant sous-marin qui entraîne la civilisation américaine.»

L'injustice de l'Union

En 1852, au nom de ces idées avancées, Garneau conclut, dans le dernier volume de l'Histoire du Canada, que la loi adoptée par le Parlement britannique pour décréter l'Union du Haut et du Bas-Canada met les Canadiens «sous la domination de la population anglaise, devenue ou devenant plus nombreuse». Il y voit un «grand acte d'injustice».

L'écrivain était un libéral plus modéré que Louis-Joseph Papineau. Rien ne permet d'imaginer qu'il se serait opposé avec autant de virulence que lui à la Confédération (il est mort en 1866, juste avant le changement constitutionnel). À la différence de Papineau, il n'avait pas la foi républicaine et refusait d'envisager l'annexion du Canada aux États-Unis.

Mais, en 1845, l'analyse de la situation des Canadiens, faite par le maître improvisé de l'histoire comparative, exclut le compromis: «Les six siècles de persécution, d'esclavage et de sang de l'Irlande sont une preuve mémorable des dangers de la "dénationalisation", qu'on me passe ce terme, forcée et violente d'un peuple civilisé par un autre peuple civilisé.» Le civilisé contre le civilisé, idée très simple mais peu banale.

Lorsque le civilisé écrase l'indigène, c'est horrible. Lorsque le civilisé écrase un autre civilisé, c'est de la fourberie. Voilà la logique sous-jacente qui donne toute sa force à la philosophie de l'histoire esquissée par Garneau. Elle suppose que la révolte des coloniaux contre une métropole découle du même esprit que celle du peuple contre les classes dirigeantes au sein des sociétés européennes.

À la guerre de l'Indépendance américaine, l'historien associe la Révolution française et un événement du XVIIe siècle: la guerre civile d'Angleterre, suscitée par Cromwell pour renverser la royauté. Selon lui, il fallait des révoltes semblables «pour rétablir solidement le lion populaire sur son piédestal».

Garneau est le premier, dans l'histoire du Québec, à unir aussi étroitement la dimension sociale et la dimension politique de la lutte pour la liberté. Il insiste sur la grande originalité de l'Amérique, la partie du globe, qui, à la différence de l'Ancien Monde, est «habitée par une seule classe d'hommes, le peuple».

Il trouve donc naturel que le nouveau continent «adopte dans son entier les principes de l'école historique moderne qui prend la nation pour source et pour but de tout pouvoir». En rattachant, chez nous, le savoir au sentiment national et à la conscience politique, il innove une fois de plus.

Même si, dans la célèbre conclusion de son Histoire du Canada, Garneau conseille à ses compatriotes de rester «fidèles à eux-mêmes», de préférer la sagesse et la persévérance au «brillant des nouveautés sociales ou politiques», il cache dans son esprit et son coeur la flamme de l'idée progressiste de nation.

Déjà, dans son poème L'Étranger (1833), il rêvait de mourir en exil à l'heure où il aurait pu s'écrier: «Ô ma patrie, on a brisé tes chaînes!» C'était comme si la joie de la libération, à la manière d'un «pauvre étranger» inconnu, devait, au moment ultime, venir, en secret, d'un ailleurs inaccessible.

Ces vers de François-Xavier Garneau se comparent à ceux de son arrière-petit-fils Saint-Denys Garneau: «Je marche à côté d'une joie / D'une joie qui n'est pas à moi...» Révéleraient-ils le «courant sous-marin» de la littérature québécoise?

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Collaborateur du Devoir

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