Philosophie - Giorgio Agamben, philosopher entre l'Europe et l'Amérique

Il n'est pas exagéré de dire que le philosophe italien Giorgio Agamben, dont le nom était peu connu il y a encore dix ans, est devenu une star du marché international de la théorie. Auteur abondamment traduit, il a publié plus d'une quinzaine d'essais depuis le début des années 80. Avec Le Règne et la Gloire, Le Seuil propose un nouvel opus aux lecteurs du prolifique penseur. Occasion d'un portrait.

Professeur d'esthétique à Venise, formé notamment auprès de Martin Heidegger, Giorgio Agamben a séjourné et enseigné aux États-Unis et en France, et participe à la European Graduate School, où il brille parmi les figures les plus médiatisées de la scène philosophique contemporaine: Judith Butler, Jean-Luc Nancy, Avital Ronell, Slavoj Zizek.

Philosophe associé à la pensée politique radicale, notamment à travers la revue Multitude, sa marque de commerce est d'avoir réussi à faire une théorie «prêt-à-porter» à partir des matières difficiles que sont la phénoménologie allemande et le structuralisme français. Il poursuit une oeuvre dont le point focal est la relation entre le langage et le monde. L'ambition, au croisement de la philologie et de l'archéologie foucaldienne, est de fournir une contribution originale aux champs de l'esthétique, de l'éthique, et de la politique, dernier domaine qui a fait le succès fulgurant qu'on lui connaît.

Le souverain et la «vie nue»

Agamben s'est fait penseur politique à travers sa tentaculaire trilogie Homo sacer amorcée au début des années 90, dont Le Règne et la Gloire constitue un nouveau morceau. Il y va dans cette série d'une critique radicale des formes à la fois extrêmes et banales du pouvoir contemporain dans les États de droit: état d'urgence, lois spéciales, refuge, détention.

Agamben défend la thèse selon laquelle le concept de souveraineté (fondé sur le droit de vie et de mort du souverain sur ses sujets) se constitue comme une structure d'exception, c'est-à-dire que, dans sa logique même, le pouvoir produit de la «vie nue», vie que le souverain, en cas de nécessité, peut dépouiller de ses droits. Les figures de la «vie nue» peuplent l'imaginaire politique occidental: l'homo sacer romain, l'exilé grec, le mis-au-ban (ban-dit) du Moyen-Âge dont le loup-garou est un résidu légendaire, le réfugié politique du XXe siècle, le détenu d'Auschwitz et celui de Guantánamo Bay.

C'est dans le contexte de cette critique qu'Agamben formule des réticences quant à un éventuel «droit à la vie». À l'examen, il apparaît en effet curieux que la vie doive réclamer le droit de vivre: qui accorde ce droit? En vertu de quoi l'accorde-t-on? Et si un droit à la vie doit être accordé, cela signifie qu'il peut être retiré. Voilà la structure d'exception dans laquelle sont mis en relation le souverain et la «vie nue» dans la forme première de l'organisation politique occidentale et dont il s'agit pour Agamben de déconstruire la logique.

Dans Le Règne et la Gloire, Agamben dévoile l'architecture d'une autre dimension de la souveraineté — la domination de la dimension économique dans la vie politique moderne. Pour le penseur, cette domination est le fait d'une sécularisation de la «machine providentielle» chrétienne qui consiste, selon le principe qui veut que Dieu règne mais ne gouverne pas, en une oikonomia (économie) de la relation entre Dieu et le monde. Dans cette dernière, le monde est soumis à Dieu — objet de glorification — alors que le gouvernement du monde — le règne — n'a rien à voir avec Lui, tout en ne pouvant procéder que de Lui, dans sa dépendance exclusive.

La politique moderne aurait récupéré ce schéma dans l'articulation de la relation entre la société du spectacle et la conception de la politique comme gestion des populations, assurant la continuation sécularisée du paradigme économique chrétien. Le spectacle, la célébration de la société de consommation, comme l'était la gloire de Dieu dans l'oikonomia chrétienne, devient le coeur d'un système politique qui organise les affaires du monde. Devant cette démonstration plus lourde que convaincante, Agamben en appelle à une laïcisation, un dépassement du paradigme économique dans lequel le spectacle tient indifféremment le politique en otage.

L'avenir d'une pensée

La pensée de Giorgio Agamben est fortement marquée par l'influence de Walter Benjamin, dont il a édité les oeuvres complètes en italien. Elle est également redevable à l'hypothèse biopolitique de Michel Foucault, à la figure du réfugié d'Hannah Arendt, au schème théologico-politique de Carl Schmitt et à la thèse des deux corps du roi d'Ernst Kantorovicz.

Cet enracinement lancinant dans les travaux des maîtres et la redondance des motifs dans l'oeuvre (qui fait certes son unité mais qui indiquent aussi sa limite) font émerger des question sur l'avenir de cette pensée. Si la réception dont cette dernière jouit démontre son actualité, la question de son inscription dans la durée reste entière. La pensée de Giorgio Agamben n'a pas encore passé le vrai test de la pertinence, celui qu'administre, à travers la communauté des lecteurs, le temps.

Bien que Le Règne et la Gloire constitue une pièce importante du casse-tête Homo sacer, il ne risque guère de capter l'intérêt du profane. Qu'à cela ne tienne. Agamben a offert La communauté qui vient (1990) et Moyens sans fins (1995), deux petits pots contenant ses meilleurs onguents, tout indiqués pour une initiation à cette pensée qui reste gorgée de promesses.

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Collaboratrice du Devoir

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LE RÈGNE ET LA GLOIRE. POUR UNE GÉNÉALOGIE THÉOLOGIQUE DE L'ÉCONOMIE ET DU GOUVERNEMENT. HOMO SACER II, 2

Giorgio Agamben,

Traduit de l'italien par Joël Gayraud et Martin Rueff

Le Seuil

Paris, 2008, 443 pages