Poésie - Murmures d'Alexis Lefrançois

Tout près du silence, dans le respect des lieux et des êtres, presque sous forme de prières, la «parole raréfiée» du poète nous atteint doucement, au coeur d'une amoureuse confidence et d'un désarroi constant devant le temps qui passe, qui est passé.

D'emblée, soulignons la double beauté de ces Idéogrammes blancs, celle du livre qui est d'une très belle facture, les dessins de Marcel Jean en soutenant la valeur, puis celle de ces textes parfois minimalistes et percutants d'un poète au bord d'un gouffre qui se nomme et nomme la disparition du monde.

« Il y a, // sous les orbites vides // du regard transparent de la mort, / sept roses pourpres fanées, / célébration d'un autre temps, / pétales d'un autre sang / jetés sur la clarté, / les miroitements d'une autre neige // [...] et d'autres secrets froids du sexe des rochers. » Comment ne pas s'émouvoir devant cette précarité qui dessine un paysage mortifère d'une grande évocation?

«L'éclat cassé» des choses, de la musique comme de la parole, teinte d'un deuil sous-jacent toute approche de la vie. Pourtant «il restera ce mutisme de pierre / écho tremblé d'un chant» qui trouve son magnétisme rémanent en nous. «Sable entre les doigts / la vie aura glissé», si vite, si vite; et comme pour en retarder l'achèvement, le poète répète des vers et des images et des sons pour que reviennent encore, dans son désir, l'impression de survivre.

Orphée dépourvu du pouvoir de résurrection, il regarde l'amoureuse Eurydice qui s'en va, elle aussi, «juste cela» qui s'est perdu, qui est perdu. Le chagrin couve sous la cendre, mots orphelins, mots d'amour, alors qu'«en chemin vers la lumière / il ne reste que le noir» et, obstiné, il lui confie: «Je te regarderai pendant toute l'étendue du noir.» La confidence déchirante perce la réalité crue : «Et nous voici maintenant, ô ma compagne, / presque au bout de notre âge et du chemin. / Et je n'ai plus les mots pour te serrer, / toi qui toujours à présent de moi s'éloignes // - et c'est bien - ».

Ce très beau recueil d'une grande sensibilité prend des allures testamentaires qui inquiètent tout de même un peu quand, aux derniers vers, on lit: «Et c'est pourquoi notre voix est épuisée maintenant / et pourquoi c'est aujourd'hui peut-être // le dernier chant». Il est à souhaiter que non, puisque cette rare émotion qui constamment affleure ces textes denses et profonds nous manquerait.

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Collaborateur du Devoir

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IDÉOGRAMMES BLANCS

Alexis Lefrançois

Accompagné de 40 dessins

de Marcel Jean

Éditions de la Pleine lune

Montréal, 2009, 120 pages