Variations sur Kigali

Faire la lumière sur ce qui s'est passé au Rwanda en 1994 n'est pas vraiment à la portée du commentateur québécois, même s'il se prétend bien informé. L'histoire du pays est complexe, tout comme celle du conflit, traversé d'intérêts multiples et difficiles à cerner. On sait qu'il y a eu massacre et que des Tutsis et des Hutus en ont été les victimes. Qui ont été les agresseurs, les coupables? Là-dessus, les interprétations divergent.

L'année même du drame, Rony Brauman, ex-président de Médecins sans frontières, publiait Devant le mal - Rwanda: un génocide en direct, un essai qui s'en prenait au rôle de la France dans le conflit. Pour lui, la cause était entendue: la population tutsie avait été victime d'une tentative de génocide de la part du pouvoir hutu, et la France, pour défendre ses intérêts en Afrique et par antiaméricanisme primaire, aurait laissé faire. Du côté des méchants, donc: le président Habyarimana et ses milices hutues, de même qu'une France opportuniste. Du côté des bons: les victimes tutsies et les troupes du FPR (Front patriotique rwandais).

En 2000, dans un sombre et très beau roman vérité qu'il présentait aussi comme «une chronique et un reportage», Gil Courtemanche reprenait l'essentiel de cette thèse. Un dimanche à la piscine à Kigali, en effet, raconte le bouillonnement de la haine hutue jusque-là larvée et son éclatement à la fois sauvage et méthodique. Habité par une langueur africaine et de plus en plus effrayant de noirceur violente à mesure qu'il avance, le roman dénonce la propagande du pouvoir hutu, l'attentisme du général Dallaire, commandant de la Mission des Nations Unies pour l'assistance au Rwanda, et cherche à rendre avec intensité l'atmosphère génocidaire qui gagne Kigali. Romancier, Courtemanche ménage un petit espace à l'ambiguïté, mais son point de vue d'ensemble ne laisse pas de doute et rejoint sur l'essentiel celui de Brauman, d'ailleurs partagé par la plupart des commentateurs.

L'autre Kigali

Pourtant, selon l'essayiste québécois Robin Philpot, déjà auteur du dérangeant Oka: dernier alibi du Canada anglais, «ça ne s'est pas passé comme ça à Kigali» (titre de son dernier ouvrage). Puissamment accusateur lui aussi, ce brûlot renverse totalement la perspective en affirmant que la responsabilité du drame rwandais appartient au FPR, à majorité tutsie, perfidement appuyé par les États-Unis, le Royaume-Uni et la Belgique. Il cite même Boutros Boutros-Ghali, selon lequel «le génocide au Rwanda est à 100 % la responsabilité américaine». Explosive et très audacieuse, la thèse de Philpot, qui entend démolir le récit «aimable et convenable» qui a cours sur le Rwanda, est aussi solidement défendue.

Jusqu'en 1959, explique-t-il, le pays, royaume féodal devenu colonie, est le théâtre d'une organisation inéquitable entre une aristocratie tutsie minoritaire et des paysans hutus majoritaires. À la suite d'une révolte de ces derniers, le Rwanda devient indépendant en 1962 et plusieurs Tutsis s'expatrient alors, surtout vers l'Ouganda. Plusieurs troubles s'ensuivront, mais, écrit Philpot, à la suite du coup d'État militaire qui porte au pouvoir le général major Juvénal Habyarimana en 1973, «le Rwanda a vécu dans la paix et une prospérité relative».

Le 1er octobre 1990, cet équilibre très fragile éclate au moment de l'invasion du pays par une partie de l'armée ougandaise, qui compte plusieurs expatriés tutsis. Appuyée par Yoweri Museveni, président de l'Ouganda, et par les Américains qui souhaitent ainsi enrayer l'influence française en Afrique, cette guerre d'agression (ce sont les termes de Philpot), dorénavant menée par le FPR de Paul Kagame, constitue la vraie origine de la tragédie à venir.

Déjà soumis par les instances économiques internationales à un programme d'ajustement structurel porteur de tensions sociales parce qu'il entraîne l'appauvrissement de la majorité hutue très présente dans le secteur public, engagé sur la voie du multipartisme sous la pression de la France, le Rwanda, au moment même où sa souveraineté est menacée de l'extérieur, se retrouve aux prises avec une insurrection puisque les nouveaux partis appuient... l'envahisseur: «Au lieu d'avoir, comme dans toutes les guerres, une coalition nationale contre l'envahisseur, il se crée ainsi une coalition solidaire avec l'envahisseur.»

D'après Philpot, en 1993, à Kigali seulement, «il y avait 146 cellules clandestines appartenant à l'armée du FPR, laquelle occupait une partie importante du territoire rwandais en poursuivant une guerre d'usure». Et quand les forces présidentielles s'attaqueront à ces ennemis de l'intérieur, une attitude normale en temps de guerre selon l'essayiste, on les accusera d'«extrémisme hutu». Il y a bien sûr eu de la répression, mais pas de génocide, ajoute-t-il en citant à l'appui quelques témoins importants.

Les vrais coupables du drame, selon Philpot, sont donc le FPR, sauveur d'après la version officielle, les organisations des droits de l'homme, qui «ont servi de paravent à l'action militaire de l'armée du FPR», et les Américains, qui ont encouragé très activement ces manoeuvres. Accusé de complaisance à l'endroit du FPR et présenté comme une marionnette des États-Unis, le général Dallaire ne s'en tire pas trop bien lui non plus.

En 1994, l'attentat qui a causé la mort du président Habyarimana, attribué lui aussi au FPR par Philpot, déclenchera finalement le carnage que l'on connaît et dans lequel les Hutus, sur la défensive, n'auraient pas joué le rôle de génocidaires mais celui de protagonistes d'une guerre civile. La thèse, j'insiste là-dessus, est très explosive, et il faut la recevoir avec beaucoup de précautions.

Féroce à l'endroit des tenants de la thèse adverse (Gil Courtemanche, Carole Off, Philip Gourevitch et Colette Braeckman), qu'il accuse de mépris colonialiste, Robin Philpot dénonce avec virulence l'ethnocentrisme d'une certaine tradition littéraire européenne et américaine qui «régit la littérature populaire sur l'Afrique». Du roman de Courtemanche, par exemple, il dira ceci: «Courtemanche infantilise tous les Africains. [...] Comme dans tous les livres populaires sur l'Afrique, les images de paysages bucoliques et de luxuriance africaine que l'on trouve dans ce roman servent seulement de toile de fond à des descriptions de mort, de sexe et de violence inouïes. [...] Comment peut-on auréoler un roman qui déshumanise si crûment une partie de l'humanité?»

Opposé à la «justice des vainqueurs», à la chasse aux sorcières que représente pour lui le Tribunal pénal international sur le Rwanda, défenseur de l'oeuvre africaine du père Lévesque que l'on a, selon lui, injustement accusée à mots à peine couverts, Robin Philpot, avec cet essai troublant dédié à la mémoire du président Habyarimana, lâche une véritable bombe dans le rayon interprétatif réservé à la tragédie rwandaise.

A-t-il raison? Je n'aurai pas l'outrecuidance de trancher ici ce grave débat qui doit se poursuivre.


Ça ne s'est pas passé comme ça à Kigali
Robin Philpot
Les Intouchables
Montréal, 2003, 224 pages
2 commentaires
  • georges Kapler - Inscrit 13 avril 2003 21 h 09

    Le devoir un journal négationiste ??

    Réussir a écrire une introduction comme celle ci est tout a fait extraornaire.Même si l'ONU a mit un temps trop long a le reconnaitre il s'agit bien d'un génocide au Rwanda (etpas de massacres interhetniques) c'est un fait historiquement reconnu : Le génocide des Tutsi a bien eu lieu et a fait plus d'un million de morts en 100 jours. Il existe meme un tribunal Pénal International pour juger les crimes de génocide commis au Rwanda en 1994. En france le négationnisme concernant la Shoa tombe sous le coup de la loi. Il devrait en etre de meme pour tous les génocides y compris celui des Tutsi.
    ce génocide a été préparé de longue date par un gouvernement, celui du président Habyarimana dont le regime etait soutenu par la France et seule la victoire du Front Patriotique Rwandais mit fin a ce genocide.Encore aujourd'hui, alors que les Rwandais commémorent le 9eme anniversaire de ccette tragédie, on continue de découvrir des charniers et d'enterrer les morts.
    Si votre journaliste a un tant soi peu de conscience professionnelle il ferait bien de lire le rapport publié par Human right watch et les ligues internationale des droits del'homme : "Aucun témoin ne doit survivre" en 1999.
    Je proteste avec la plus grande vigueur contre cette atitude négationiste qui me rapelle celle de nos hommes politiques français dont pas un n'etait présent lors des ceremonies commémoratives a Paris.
    Que votre journaliste sache aussi que comme en belgique un Comité des Parties Civiles s'est constitué en France et que recueille les plaintes de tous les citoyens desireux de faire condanner les genocidaires en liberté et leurs complices en France.
    je suggére donc de créer un meme comité au canada qui semble abriter de nombreux génocidaires.
    J'espére que bientôt le négationnisme tombera sous le coup de la loi et qu'il sera possible de poursuivre en justice des propos comme ceux qui justifient ma réaction.

  • Bruno Marquis - Inscrit 17 mars 2004 14 h 43

    Bâillonnement

    Je suggère à Monsieur Kapler de lire le bouquin de Robin Philpot, ce que j'ai moi-même fait parallèlement au roman de Gil Courtemanche. La thèse de Philpot est tout à fait défendable et tout à fait plausible. Les principaux intéressés y sont allés un peu vite avec la généralisation de l'idée d'un génocide (les Américains en premier lieu) - dans l'espoir de faire porter à d'autres l'ignominie de leurs propres décisions et de leur soutien aux envahisseurs. Avant de vouloir bâillonner la presse et tous ceux qui ne partagent pas ses vues - et les vues de ceux qui ont si bien su manipuler l'opinion publique à ce sujet.