Un don, de Toni Morrison - D'humanité et de soumission

L'une est blanche, l'autre, amérindienne, une autre, sang-mêlé, et une autre, noire. Elles vivent dans une ferme, dans l'Amérique d'avant les États-Unis, sous la tutelle de Jacob Vaark. La première est l'épouse, Rebekka, les autres sont des esclaves. C'est ainsi que se déploie le dernier roman de l'Afro-Américaine Toni Morrison, Prix Nobel de littérature, un petit bijou qui s'intitule simplement Un don, traduit en français chez Christian Bourgois.

Dans ce roman qu'elle a volontairement situé deux cents ans avant l'action de l'un de ses grands succès, Beloved, Toni Morrison raconte une Amérique qui précède celle de la véritable ségrégation raciale. Une Amérique dangereuse, où les Européens sont parfois aussi pauvres que les Noirs, même si la couleur de leur peau leur permet de se cacher plus facilement dans les foules.

L'être humain n'est ici ni bon, ni mauvais. Ces femmes ont d'ailleurs l'avantage d'être sous la gouverne d'un fermier de la Virginie, Jacob Vaark, qui répugne d'abord au commerce de la chair, même s'il se laissera tenter par des activités lucratives dans le commerce du rhum et du sucre. «Et il y avait bel et bien une profonde différence entre la proximité des corps des esclaves à Jublio et une main-d'oeuvre lointaine à la Barbade. Pas vrai? Vrai, se disait-il en regardant ce ciel vulgaire de trop d'étoiles. Clair et vrai, l'argent qui brillait là-bas n'était pas du tout inatteignable», écrit-elle au sujet de Jacob Vaark.

Ces corps tout proches, ces âmes sensibles, ces personnages attachants et frémissants, qu'ils soient esclaves ou maîtresse, ce sont bien les personnages principaux de cette oeuvre, qui pose un regard sur les êtres au-delà de la classification raciale. Ici, la douleur de la maîtresse qui a perdu un à un tous ses enfants rejoint celle de la petite fille noire, adoptée en échange d'une dette non remboursée, qui est éperdument amoureuse d'un forgeron noir libre.

Car l'esclavage n'est pas qu'affaire de race, comme l'a souligné maintes fois Toni Morrison. «Songez aux paysans anglais qui n'avaient pas le droit de quitter la terre qu'ils travaillaient, par exemple: c'étaient des esclaves, eux aussi», disait-elle le mois dernier en entrevue au magazine Lire. Rebekka, par exemple, l'épouse blanche de Jacob Vaark, a elle-même été plus ou moins cédée à son mari par la famille, après un long et pénible voyage en bateau à travers l'Atlantique, parmi les prostituées.

Pour Toni Morrison, la véritable ségrégation raciale américaine prend naissance quelque temps seulement avant le début de l'action du livre, lorsque, précisément, «une armée de Noirs, d'indigènes, de Blancs et de mulâtres — Noirs libres, esclaves et engagés — avaient lancé une guerre contre les grands propriétaires locaux, sous la conduite de membres de cette même classe», écrit-elle. C'est ce qu'on appelle la révolte de Bacon en 1676.

C'est à ce moment-là, selon Toni Morrison, que furent adoptées «un maquis de nouvelles lois autorisant le chaos pour défendre l'ordre». Les Noirs se voient interdire les réunions, les déplacements, la manumission et le port d'arme. Tout Blanc est autorisé à tuer un Noir pour n'importe quelle raison. De cette façon, écrit Toni Morrison, les propriétaires locaux «séparèrent et protégèrent les Blancs de tous les autres et pour toujours». À partir de ce moment-là, le moindre Blanc, même le plus misérable, détient un peu de pouvoir sur un Noir, comme «un pourboire», a-t-elle déjà mentionné.

Passionnée par l'histoire des Noirs américains, Toni Morrison s'est profondément réjouie de l'élection de Barack Obama à la tête des États-Unis, qu'elle a fini par appuyer après avoir longtemps donné son soutien à Hillary Clinton.

«Je croyais en savoir beaucoup sur l'esclavage, a-t-elle déjà dit en entrevue, jusqu'à ce que je commence à écrire Beloved. Alors, je me suis dit: Quoi? Ils ont fait cela? C'était écrasant. Alors, on comprend pourquoi nos parents, nos grands-parents, ou tout le monde refusait d'en parler. Ils ne voulaient pas le savoir, parce qu'ils ne croyaient pas être capables de le prendre.»

L'esclavage, c'est donc le principal sujet de ce livre, celui qui précède le racisme. Car chacun des personnages est présenté dans sa profonde humanité. Les femmes, particulièrement, y apparaissent dans toute leur vulnérabilité.

«Être femme ici, c'est être une blessure ouverte qui ne peut guérir. Même si des cicatrices se forment, le pus est toujours tapi dessous», écrit-elle.

Toni Morrison, de son vrai nom Chloe Anthony Wofford, est née en 1931, à Lorain (Ohio), dans une famille ouvrière. Elle fait des études de littérature et une thèse sur William Faulkner. Elle a longtemps été éditrice chez Random House, enseigne à l'Université de Princeton et a remporté le prix Nobel de littérature en 1993. Un don est son neuvième livre.

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Un don

Toni Morrison

traduit de l'anglais par Anne Wicke

Christian Bourgois

Paris, 2009, 196 pages