Littérature française - Flaubert se porte bien

Depuis le 15 avril 2009, sur le site http://bovary.univ-rouen.fr, on peut consulter le monstrueux ensemble des feuillets manuscrits de Madame Bovary, de Flaubert. Destinés tant aux maniaques de littérature qu'aux érudits, ces documents originaux raviront les amateurs d'éditions intégrales et génétiques. Quinze mille fichiers y restituent la somme folle de près de 1800 feuillets de brouillons réunis en 12 volumes, et bien d'autres pages encore, conservant l'écriture acharnée, pointilleuse et géniale qu'on sait.

Du fonds d'archives donné par sa nièce à la bibliothèque municipale de Rouen en 1914 est d'abord sortie, en 2003, la numérisation du célèbre roman, permettant un accès libre au chantier de l'écrivain normand. Suivis à la trace par des universitaires, 130 bénévoles, sis dans divers pays, ont alors effectué un boulot colossal de transcription. Cela a pris deux ans et demi. Cocasserie flaubertienne, ces bénévoles ont pour profession femme de ménage ou prospecteur de pétrole...

Ces documents si vivants, si bien oeuvrés, se trouvent maintenant sur le Site Bovary. Il s'y double de l'Atelier Bovary (http://flaubert.univ-rouen.fr), base de données qui offre une pluie de compléments. L'audace est inédite. Quand on sait que, pour déchiffrer un seul folio, il faut entre trois et dix heures à un spécialiste — qu'on se souvienne ici de Jeanne Golding, de l'Université de Montréal, qui en 1984 achevait la transcription de la scène des Comices agricoles —, entre les repentirs, les ratures et biffures, les mots illisibles et rajoutés, les normandismes, les noms propres, les lieux et la cartographie, le jeu littéraire a largement bénéficié du numérique et inventé, une fois de plus, un accès illimité à une chasse au trésor.

Cette pyramidale entreprise, échelonnée sur sept ans, restitue la plus singulière pierre taillée à même la langue française, tout comme les grossièretés d'un programme cochon par lequel l'écrivain jetait Emma dans des aventures extraconjugales épicées. Elle fait son lit maintenant dans la Toile.

Ardeurs au présent

Si innombrables soient les amants de l'Emma de papier, désormais génialement disséminés, la ferveur autour de son héroïne doit à sa figure de lectrice une séduction lascive qui n'a cessé d'opérer. Depuis le procès intenté pour ce livre à Flaubert en 1857 jusqu'aux déclarations du nobélisé Orhan Pamuk, qui contesterait sa fécondité un siècle et demi plus tard?

Même le directeur de l'Institut des textes modernes, Pierre-Marc de Biasi, auteur d'une trentaine d'ouvrages consacrés à cette oeuvre, n'a pas réussi à effacer le cliché d'un «Madame Bovary, c'est moi»: Flaubert ne l'a jamais prononcé ni écrit. Chacun se reconnaît un côté Bovary.

Flaubert ne cesse d'être inventé. La preuve, Mémoire d'un fou d'Emma: Alain Ferry, un ancien professeur calé sur le sujet, signe un roman rebondissant, tout entier appuyé sur celui de Flaubert. S'y mêlent l'érudition littéraire, les références au cinéma, le culte et la fantaisie d'un narrateur qui préfère côtoyer Emma que regretter la femme qui l'a quitté.

Lire pourrait donc supplanter aimer? Voilà une grande question flaubertienne, et sa réponse brûle ardemment jusqu'à nous. «Emma ose. Elle s'essaie, vaille que vaille, à faire de son existence une vie. Elle se risque à ouvrir pour son état de femme un chemin de liberté. Elle a ses armes et ses bagages. Elle n'a pas choisi d'avoir le corps qu'elle a, la sensibilité et l'imagination qu'elle a, l'éducation qui lui fut donnée. Avec ce qu'elle a, elle se débrouille, elle se défend, elle se débat», écrit Ferry. Et nous aussi y sommes avec lui, non pour un commentaire de texte, mais pour nous prononcer sur la vie.

Après un très rabelaisien La Mer des mamelles, roman postmoderne paru en 1995, truffé de citations, de même ce Mémoire d'un fou d'Emma réunit une somme colossale de savoirs — appelée «flou artistique» — en soixante-dix gestes ludiques, qui font autant de croquis. Avivée par un fort aiguillon existentiel, la littérature y atteint sa vraie dimension, l'expérience. Ferry y ferraille avec insolence. Cette écriture sans âge devient Rodolphe, Homais, Emma, Flaubert, et d'autres admirateurs. Quand elle secoue la branche «bovaryale», il en tombe des pommes d'amour. La récolte exposée, la littérature respirée à fond de cale voyage dans le temps. Combien cette Emma désirée et langoureuse est belle, dans sa félicité d'Ève trempée d'arsenic!

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Collaboratrice du Devoir

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Mémoire d'un fou d'Emma

Alain Ferry

Le Seuil

Paris, 2009, 271 pages

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