Essais étrangers - Le jardin secret de Marguerite Yourcenar

Bien que marginal dans l'oeuvre de Marguerite Yourcenar, l'ensemble des croquis, des dessins et des griffonnages dont elle s'amusa très tôt à orner ses carnets, ses manuscrits, ses propres livres ou ceux d'autres auteurs permet de jeter un éclairage original sur ses préoccupations et ses méthodes de travail.

C'est sur ce jardin secret, ce trésor caché puisque resté pratiquement inconnu des lecteurs comme des spécialistes de l'auteure des Mémoires d'Hadrien, que s'attarde Sue Lonoff de Cuevas dans un beau livre intitulé Marguerite Yourcenar. Croquis et griffonnis, publié dans la collection «Le promeneur» chez Gallimard.

Conservés pour la plupart à la bibliothèque Houghton de Harvard ou dans des collections privées, les carnets, papiers et rares exemplaires de livres où figurent ces quelque 300 esquisses au crayon, à l'encre ou au stylo étaient jusqu'à récemment encore inédits. Mme de Cuevas, qui en a fait une étude exhaustive, rappelle que tout en n'étant pas ceux d'une professionnelle, mais tout au plus d'un amateur de talent, ces dessins permettent tout de même de proposer certaines clés quant aux méthodes de travail de Yourcenar. Ils peuvent selon elle amener les lecteurs «à reconsidérer leurs hypothèses à propos de son oeuvre» et débrouiller certains aspects demeurés énigmatiques de sa biographie.

Même s'ils sont souvent tracés avec une «insouciance enfantine», sans souci de maîtrise technique ou de perfection formelle, ces dessins permettaient à l'écrivain, particulièrement dans ses carnets et ses manuscrits, de visualiser des passages qu'elle voulait modifier ou simplement de clarifier ses idées avant de relancer le processus d'écriture. C'est par exemple le cas dans la deuxième version de Denier du rêve, dont le manuscrit daté d'octobre 1958 à mars 1959 comporte de nombreux dessins qui, même quand ils semblent coupés des mots qu'ils accompagnent, font manifestement partie du processus de révision de ce texte d'abord publié en 1934.

Pour le seul plaisir de dessiner

Marguerite Yourcenar s'est également amusée à illustrer quelques-uns de ses propres ouvrages, dont le plus intéressant est peut-être un exemplaire des Nouvelles orientales qu'elle offrit à sa compagne Grace Frick en 1938. Plusieurs des nouvelles de cet ouvrage sont ornées en tout de 16 dessins au crayon, plutôt soignés. Parfois, explique de Cuevas, «ces dessins renforcent ou ajoutent au symbolisme latent du texte». Là encore, Yourcenar, qui travaillait si scrupuleusement la langue de ses textes, ne cherche pas la perfection, mais dessine manifestement pour le seul plaisir de dessiner. Elle fait de même lorsqu'elle griffonne dans les marges des Poésies de Paul Valéry ou des pages choisies de Nerval.

Le livre de Mme de Cuevas s'adresse aux lecteurs familiers de l'oeuvre de Yourcenar, à ceux qui ont fréquenté autant Feux et Les Nouvelles orientales que les Mémoires d'Hadrien et L'Îuvre au noir. Les bibliophiles regretteront pour leur part que l'écrivaine n'ait pas pu mener à bien son projet d'illustrer tous ses livres de reproductions d'oeuvres d'art, ou qu'elle n'ait pas fait illustrer les premières éditions de ses oeuvres par des artistes chevronnés, à partir ou non de ses propres esquisses. Mais il est peut-être préférable que chaque lecteur soit libre d'imaginer son propre profil d'Hadrien ou de Zénon, le «héros» de L'Oeuvre au noir.

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Marguerite Yourcenar.

Croquis et griffonnis

Sue Lonoff de Cuevas

Traduit de l'américain

par Florence Gumpel

Gallimard, coll. «Le Promeneur»

Paris, 2009, 184 pages

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