Ethnologie - L'âge incertain de Québec

Tout le long de l'année 2008 a été célébré en grande pompe le 400e anniversaire de la ville de Québec. 400e, dit-on. Vraiment?

Dans un petit livre publié par Recherches amérindiennes du Québec, les trois experts que sont l'archéologue Yves Chrétien, le sociologue Denys Delâge et l'anthropologue Sylvie Vincent célèbrent pour leur part la présence innue sur le site de Québec, qu'on appelait d'ailleurs Uepishtikueiau au moment où Champlain s'y est installé au début du XVIIe siècle. L'ouvrage s'intitule Quand Uepishtikueiau devint Québec, Uepishtikueiau étant le nom innu (on disait autrefois «montagnais») qui désigne l'endroit et qui signifie «rétrécissement des eaux». Et Yves Chrétien précise: «Les écrits nous apprennent aussi que les Montagnais étaient considérés par les autres nations amérindiennes comme les maîtres de la région de Québec.»

L'ouvrage emprunte donc trois modes de connaissance, l'archéologie, les textes écrits et la tradition orale, pour documenter la présence autochtone à Québec, plus particulièrement au moment du «contact».

Dans son texte, Denys Delâge suggère d'ailleurs de retenir plutôt l'alliance innue-française de 1603 comme événement fondateur. «Et si, plutôt que la fondation de Québec en 1608, c'était cette alliance de 1603 que nous retenions comme élément fondateur? Ne nous représenterions-nous pas alors nos origines sur le mode d'une rencontre dans laquelle tous les partenaires, y compris les Amérindiens, seraient intégrés dans un nous collectif?», demande-t-il. Citant Champlain, il précise que, dans le cadre de cette entente, les Montagnais donnèrent l'autorisation aux Français de peupler la terre, tandis que ceux-ci s'engageaient à leur fournir un soutien militaire.

«Dans le récit de 1632, précise-t-il pourtant plus loin, nous perdons toute trace de l'alliance de 1603, et les Amérindiens sont réduits à un rôle secondaire. L'alliance n'est plus fondatrice, elle cède la place à la fondation d'une colonie française dans l'espace vide de la "terra nullius", c'est-à-dire celui des terres à découvrir et à conquérir puisqu'elles sont situées hors de la civilisation et de la religion. C'est là une construction de l'histoire dont il nous faut refuser l'héritage.»

Les premiers contacts

De son côté, Sylvie Vincent a cherché la trace des premiers contacts et de leur contexte dans la tradition orale innue. Or, précise-t-elle, les seuls récits qui relatent les premières rencontres entre Amérindiens et Français dans la région de l'actuelle ville de Québec et que l'on peut situer au début du XVIIe siècle proviennent de cette tradition orale.

On y raconte que les Innus venaient à Uepishtikueiau en attendant que la faune de l'intérieur arrive à maturité. C'était le seul endroit où l'on trouvait de l'écorce propre à la fabrication des canots. Surviennent ensuite différents récits témoignant des ententes et des échanges survenus entre Blancs et Innus. On y mentionne à plusieurs reprises que les Innus n'auraient jamais renoncé à leurs terres.

Dans sa préface à l'ouvrage, Serge Bouchard tente de réhabiliter la tradition orale aux côtés de la tradition écrite. «Force est d'admettre l'inadmissible: les écrits fabulent tandis que la parole est fidèle à la mémoire», écrit-il. Ce livre vise à enrichir une histoire écrite par les conquérants de diverses sources, dont la tradition orale qu'elle a trop longtemps ignorée.

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Au croisement de nos destins

Quand Uepishtikueiau devint Québec

Yves Chrétien, Denys Delâge, Sylvie Vincent

Recherches amérindiennes du Québec

Montréal, 2009, 93 pages

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