La route qui marche

L’écrivain Jim Harrison prend la route avec Une odyssée américaine.
Photo: L’écrivain Jim Harrison prend la route avec Une odyssée américaine.
À 60 ans, le protagoniste d'Une odyssée américaine voit son existence basculer. Ancien prof de littérature à l'université qui a bifurqué depuis longtemps vers l'agriculture, il voit sa femme le plaquer et vendre la propriété sans se donner la peine de lui demander son avis. Adieu veau, vache, cochon, couvée. C'est le coup de pied au derrière qu'il lui fallait pour entreprendre un long voyage, pas forcément initiatique mais régénérateur, vers l'ouest des États-Unis.

Il prend donc la route au volant de sa vieille Ford Taurus chancelante, recommence à fumer et quitte le Michigan sans trop savoir où aller, avec le vague projet de traverser chacun des États du pays. De la philosophie de hangar, un peu de pêche à la mouche, des kilomètres de bitume avalés sur fond de guerre en Irak et de crise de la soixantaine.

Tout ça sans se faire trop d'illusions: «Je sais que l'avenir, c'est toujours plus de la même chose.» Peu à peu, question sans doute d'accompagner ce frisson de renouveau, il lui vient le projet de renommer les 48 États selon les différentes tribus amérindiennes qui y ont vécu — mais aussi chaque oiseau qui leur sert d'emblème aviaire.

Bavard intarissable qui a pour héros personnel Henry David Thoreau, l'auteur de Walden, et dont l'érudition semble avoir été tempérée par un quart de siècle passé au grand air, Cliff nous raconte tout ce qui lui passe par la tête. À commencer par les leçons de vie de l'un de ses meilleurs amis, le Dr A., personnage délirant et prodigue, vaguement alcoolique, philosophe de cabinet à la langue bien pendue. Un beau spécimen de «Néandertalien gourmand» comme on en trouve souvent chez Jim Harrison.

Un voyage en zigzag brouillé par les interférences de tous ceux qui chercheront à lui mettre le grappin dessus au fil de ces quelques semaines: une ancienne étudiante un peu folle qui l'accompagne pendant un certain temps, son fils homosexuel qui travaille dans l'industrie du cinéma en Californie et qui le prend en pitié, sa femme qui veut lui faire signer des documents liés à la vente de leur maison.

Beaucoup de bruit, en somme, pour quelqu'un qui ne cherche qu'à se simplifier l'existence et ne demande surtout rien à personne. Une odyssée américaine, le dernier titre de l'ogre du Michigan, tient autant du voyage intérieur que du roman de la route. Un formidable détour pour revenir à soi.

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Collaborateur du Devoir

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UNE ODYSSÉE AMÉRICAINE

Jim Harrison

Traduit de l'anglais (États-Unis) par Brice Matthieussent

Flammmarion

Paris, 2009, 320 pages

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