Dumont le guerrier, Riel le prophète

En 1885, après une rude bataille, 45 survivants d'une bande de cavaliers — des Métis et quelques Amérindiens — mettent en déroute 900 soldats britanniques. Sans armes, leur chef tient un crucifix. Quelqu'un demande aux combattants victorieux mais exténués: «Êtes-vous toujours en vie?» L'un d'eux répond: «Nous ne sommes pas tous morts!» C'est en français que, tel un rêve, ce cri de résistance, étranger à Hollywood, jaillit de l'Ouest.

On le trouve dans les témoignages des combattants joints aux mémoires et autres propos de Gabriel Dumont (1837-1906) que les érudits Denis Combet et Ismène Toussaint ont rassemblés et substantiellement commentés sous le titre Souvenirs de résistance d'un immortel de l'Ouest. Dans les documents qui complètent le dossier, unique plus par sa perspective et son ampleur que par sa nouveauté, il faut signaler des lettres inédites que le guerrier métis a quelquefois écrites mais en général dictées.

Maître dans l'art de chasser le bison, Dumont est le commandant militaire des partisans du chef politique Louis Riel, promoteur d'un catholicisme nord-américain indigéniste, jugé déraisonnable et hétérodoxe par le clergé. À la suite de ce prophète populaire beaucoup plus lettré que lui, il brave la colonisation européenne de l'Ouest qui, sous le joug anglo-protestant, équivaut pour les Métis et les Amérindiens à la dépossession.

Comme Riel, Dumont perpétue par le métissage culturel l'alliance franco-amérindienne qui remonte à l'époque de la Nouvelle-France. Grâce à cette continuité historique, il lutte contre l'hégémonie anglo-saxonne dans l'Ouest nord-américain, nouvellement conquis par la civilisation du chemin de fer.

À celle-ci, il oppose un autre univers, né de la rencontre harmonieuse entre l'homme blanc et l'autochtone. En 1888, Dumont écrit à Laurent-Olivier David, président de l'Association (la future Société) Saint-Jean-Baptiste de Montréal: «Je dois dire sans orgueil que nous avons été, nous autres Métis, pionniers de la civilisation au Nord-Ouest.»

Par la culture, la langue et la religion, leur monde tranche sur le monde anglo-saxon et protestant. Un récit inspiré du témoignage de Dumont rappelle que les Métis anglophones, qui «avaient fait cause commune» avec les Métis canadiens-français, «avaient cessé de marcher avec eux» en refusant de prendre les armes contre les autorités fédérales.

Esprit tout d'une pièce pour qui l'univers se divise en frères et en ennemis, Dumont se laisse peu à peu gagner par la mystique subtile et englobante de Riel. Au guerrier prêt à tuer des soldats canadiens-français venus du Québec prêter main-forte à l'armée britannique chargée de mater l'insurrection métisse, Riel répond: «Si vous les connaissiez, vous ne chercheriez pas à les traiter ainsi.»

Au-delà de l'aveuglément des hommes, le prophète voit dans la compréhension et le pardon les promesses de l'avènement de républiques autonomes pour les Métis, les nations amérindiennes et même les immigrés de certaines ethnies afin d'éviter dans l'Ouest la domination culturelle anglo-protestante. Dumont finit par tendre vers cet idéal exaltant.

En 1888, à Montréal, le guerrier, venu, à l'invitation de L.-O. David, parler de la cause métisse, interrompt sa conférence pour s'élancer dans une maison voisine où vient d'éclater un incendie. À ceux qui lui reprocheront d'avoir risqué sa vie, il répondra: «Ces enfants qui criaient étaient MES Métis. Sortez de vous-mêmes et vous NOUS trouverez dans n'importe quelle rue!»

Pourrait-on résumer avec plus d'émotion et si peu de mots la portée universelle et mystique du mouvement de résistance nationale déclenché par Riel dans l'Ouest nord-américain?

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Collaborateur du Devoir

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SOUVENIRS DE RÉSISTANCE D'UN IMMORTEL DE L'OUEST

Gabriel Dumont

Cornac

Québec, 2009, 408 pages

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