Le bouddhisme philosophique - Le penseur du milieu

Le bouddhisme philosophique pose le problème de l'essence du bouddhisme comme pensée. Les frontières du religieux et du conjectural y deviennent très fragiles tandis que l'exercice de la raison y est sans cesse déporté vers des limites qui, dans le monde occidental, semblent rarement atteintes. Pourtant, une approche comparative montre plusieurs points de ressemblance sur des questions de logique, d'éthique et de métaphysique, et il faut sans doute attribuer a ces efforts de rapprochement l'intérêt renouvelé pour les oeuvres de penseurs comme Nagarjuna.

Les traductions et les études se multiplient sur le courant dit du Grand Véhicule, dont il fut au tournant du IIIe siècle de notre ère le philosophe principal. Dans la riche collection «Connaissance de l'Orient», Guy Bugault, auteur d'un essai au titre provocateur (L'Inde pense-t-elle?, Paris, PUF, 1994), fait paraître une traduction des Stances du Milieu, faite a partir de l'original sanskrit, et il l'accompagne non seulement d'un commentaire très précieux mais aussi d'une sorte de cartographie de l'entreprise, qu'il présente comme son fil d'Ariane.

Il n'est pas toujours aisé, en effet, de tracer ses repères dans cet ouvrage complexe, composé de 447 versets, dont le style très concentré poursuit un but d'abord didactique et synthétique. Si on compare ce texte a l'anthologie de Soutras, publiée sous le titre Le Livre de la chance par Georges Driessens, lui-même traducteur de la version tibétaine des Stances (Traité du Milieu, Paris, Seuil, «Points sagesse», 1995), on mesurera la discipline de lecture exigée de celui qui veut entreprendre une formation philosophique bouddhiste. La où l'anthologie est une sorte de florilège propédeutique, l'austérité des démonstrations des Stances supposait le travail constant du commentaire, ce texte ne pouvant être assimilé sans l'aide d'une exégèse détaillée. Sa limpidité est cependant parfaite et son allure rappelle le Parménide de Platon. La discussion rebondit sans cesse vers de nouveaux sommets.

Logique et ascèse

Les sujets sont d'abord métaphysiques: Nagarjuna discute des propriétés des êtres et des choses, du temps, de l'impermanence. La critique de l'idée du moi y est récurrente, de même que la réflexion sur la souffrance, la vie affective, le désir et l'altérité. Les procédures déconcertantes de l'examen critique, que le traducteur présente comme exercice de déconstruction, reposent cependant toutes sur une finalité pratique: l'effort de pensée doit modifier celui qui pense en le rendant sensible a la relativité et a la vacuité. Dans un essai introductif d'une grande clarté (Nagarjuna et la doctrine de la vacuité, Albin Michel, 2001), Jean-Marc Vivenza a fait de ce thème le fil directeur de la lecture. Impossible en effet d'oublier que la recherche d'une valeur ultime, l'éveil, déstabilise a priori toutes les propositions et toutes les situations de la vie ordinaire. Il est sans doute erroné de penser que ce trait ascétique caractérise exclusivement la pensée orientale; la logique grecque possédait aussi des visées purgatives et illuminatives — il suffit de penser a Proclus. Dans son introduction, Guy Bugault met beaucoup de soin a établir les passerelles possibles avec la pensée occidentale, en particulier sur la nature du raisonnement et de la vérité. Il met aussi en relief les conséquences spirituelles de la doctrine du soi et de l'événement.

Aux yeux des premiers penseurs du bouddhisme, les theravadin orthodoxes, Nagarjuna passait pour un radical subversif. Pas seulement parce qu'il soutient la position des auditeurs et des bodhisattvas, a côté des éveillés solitaires parfaits, mais surtout peut-être parce qu'il rend possible une discussion des propositions du bouddhisme qui prend le risque de se détacher de sa pratique ascétique. A ce titre, Nagarjuna, contemporain de Plotin, apparaît comme un philosophe exemplaire: il faut une confiance exceptionnelle dans les pouvoirs du langage pour confier a un édifice de propositions aussi puissant que l'Éthique de Spinoza ou le Tractatus de Wittgenstein la responsabilité d'une libération des paradoxes et des problèmes mal posés.

Chemin faisant, les paradoxes eux-mêmes resurgissent, mais c'est toujours sur l'horizon d'une lumière ou d'une transparence plus grande. Il faut remercier Guy Bugault d'avoir osé, dans son commentaire, mêler l'Orient et l'Occident; la somme des risques qu'il prend est considérable, mais c'est a ce prix que les lecteurs grecs que nous sommes peuvent espérer s'approcher de cette dialectique exigeante et en retirer le bienfait. Ce bienfait est-il accessible sans la discipline du corps qui, en Inde, l'accompagne encore aujourd'hui? La question reste ouverte.

Stances du milieu

par excellence (Madhyamaka-karikas)

Nagarjuna

Traduit par Guy Bugault

Gallimard, «Connaissance de l'Orient», volume 107

Paris, 2002, 374 pages

Le Livre de la chance

Nagarjuna

Présenté et traduit

par Georges Driessens

Éditions du Seuil, collection «Points sagesses»

Paris, 2003, 167 pages