Histoire - Québec entre Montcalm et Vaudreuil

L’historien Jacques Lacoursière
Photo: L’historien Jacques Lacoursière

On ne sait pas assez qu'après la prise de Québec par les Anglais en 1759 et leur con-quête définitive du Canada l'année suivante, Versailles imputa la chute de son empire d'Amérique à un bouc émissaire. Montcalm l'Européen ayant péri, la responsabilité pesait curieusement sur les épaules d'un fils du Nouveau Monde, champion de l'alliance avec les Amérindiens, le marquis de Vaudreuil, dernier gouverneur général de la Nouvelle-France.

En 1762, Versailles emprisonna même à la Bastille pour quelque temps ce natif de Québec et lui intenta un procès. Vaudreuil, en acceptant une capitulation dont il jugeait les conditions «avantageuses», n'avait-il pas ordonné à un Français aux sentiments héroïques, Lévis, de «mettre bas les armes»? N'avait-il pas préféré à la gloire de la France «l'intérêt» du peuple auquel il appartenait: les Canadiens?

Donné le 8 septembre 1760, l'ordre du gouverneur général, conscient que la résistance à l'ennemi devenait suicidaire, clôt le recueil de textes intitulé Québec, ville assiégée (1759-1760), d'après les acteurs et les témoins. Il s'agit d'une chronologie que les historiens Jacques Lacoursière et Hélène Quimper ont élaborée en se référant jour après jour aux lettres, aux mémoires et aux autres documents de l'époque, écrits en français ou en anglais.

Cet apport complète à souhait le livre de D. Peter MacLeod que j'abordais en février: La Vérité sur la bataille des plaines d'Abraham (Éditions de l'Homme), déjà très lumineux malgré la préface incongrue de Pierre Caron, auteur de romans historiques populaires. La lecture de Québec, ville assiégée permet d'approfondir la différence fondamentale entre l'attitude de Montcalm le Français et celle de Vaudreuil le Canadien devant les événements.

Broyer du noir

Le 4 janvier 1759, Montcalm, commandant de l'armée française, écrit à Lévis, l'un de ses principaux conseillers: «Ah! que je vois noir!» Démoralisé par la puissance de la flotte britannique qui menace Québec, il est loin de partager la détermination de Vaudreuil, sûr de pouvoir repousser l'ennemi. Selon lui, le gouverneur général attend «des miracles».

Même si Montcalm, contrairement à Vaudreuil, se méfie des alliés amérindiens et de leur manière de faire la guerre en se cachant derrière les arbres et en privilégiant l'escarmouche, il est forcé d'admettre que les Anglais «ont diablement peur des sauvages», ces mordus du guet-apens et du scalp. Il a beau s'en tenir, comme l'ennemi d'ailleurs, aux batailles à l'européenne, donc à découvert, l'art si nord-américain de la «petite guerre» l'impressionne.

En août 1759, pendant que les pluies de bombes britanniques ruinent largement Québec, une surprenante réflexion échappe à Montcalm dans son journal: «Si l'on pouvait disposer des sauvages et les faire agir avec prudence, on détruirait l'armée anglaise.» Mais le chef militaire français retient surtout des tactiques amérindiennes leur côté spectaculaire et barbare. Il néglige la profonde compréhension de la géographie humaine et physique qui les dicte.

Après des moments de désespoir, son caractère très changeant se laisse aller à la légèreté. Il écrit à Lévis: «J'apprends, mon cher chevalier, que nos sauvages voudraient brûler le prisonnier anglais; je vous envoie des branches, en cas que cela soit nécessaire.» C'est le même Montcalm qui s'indigne plus tard que des Britanniques, «fidèles imitateurs de la férocité de nos sauvages, ont fait la chevelure à quelques habitants de la côte du Sud».

Quant à Vaudreuil, il prend infiniment plus au sérieux les rudes combats qui s'annoncent. Il tient compte des forêts du Nouveau Continent. «Ce sera une affaire de bois...», déclare-t-il à Lévis. Il poursuit: «Par conséquent nous aurons besoin de beaucoup de sauvages...» Et, cela va sans dire, de beaucoup de miliciens canadiens, même si Montcalm leur préfère les réguliers français.

En fait, Vaudreuil, dont Lévis finira par louer «la prudence et l'expérience humaine», opposait l'Amérique à l'Europe. Sans s'en rendre compte, il préfigurait, à un degré obscur, la volonté d'émancipation que manifesteront par rapport au pouvoir colonial tant de nations du Nouveau Monde.

Cela dépasse l'ordonnance d'acquittement que, par la voix de ses juges, la France monarchique a rendue en 1763, après avoir tenu Vaudreuil pour responsable de l'effondrement d'un empire perdu d'avance, dont des indépendantistes québécois auraient bien tort de rêver à la folle résurrection en la confondant avec l'avènement d'un État moderne et démocratique.

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Collaborateur du Devoir

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QUÉBEC, VILLE ASSIÉGÉE (1759-1760)

Jacques Lacoursière

et Hélène Quimper

Septentrion

Québec, 2009, 270 pages

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