Essai - La science, les Indiens, Galilée et nous

En 2005, le physicien français Étienne Klein rencontre, à Paris, cinq chefs indiens d'un peuple d'Amazonie. Ces derniers expriment «leur angoisse et leur révolte devant la menace que fait peser notre monde occidental et technologique sur le leur». En les écoutant, Klein découvre que la nature dont parlent ces Indiens n'est pas la sienne. «Héritier de Galilée», il ne se reconnaît pas dans la nature sensible et non séparée de ses interlocuteurs. La sienne, constate-t-il, «est réduite à la matière et à l'énergie, elle est abstraite, insensible, dépouillée de toute vie». S'en désole-t-il? Certes non, mais cette rencontre lui inspire une réflexion critique sur sa propre tradition.

Lumineux plaidoyer en faveur de «l'esprit de la science», Galilée et les Indiens prend acte des critiques formulées à l'endroit de la science pour mieux défendre cette dernière. Les Indiens, en effet, ne sont pas les seuls à exprimer des craintes à cet égard. En Occident aussi, le règne de la technoscience inquiète, et certains suggèrent même d'abandonner la course. La relève scientifique, d'ailleurs, se ferait de plus en plus rare. C'est de cela, du «divorce [qui] se profile entre la science et la société», que Klein, lui, s'inquiète.

Le scientisme

Père de la science moderne, Galilée, avec sa lecture mathématique de l'univers, a radicalement modifié notre vision du monde et installé une nette séparation entre la nature et l'humain. L'efficacité scientifique était à ce prix, mais elle n'allait pas sans danger. En 1935, le philosophe allemand Edmond Husserl évoque «une crise de l'humanité européenne» pour désigner l'hégémonie du «comment», imposé par la science au détriment du «pourquoi». Le rationalisme, en se dégradant dans un objectivisme selon lequel il n'y aurait qu'une seule forme de connaissance, a échoué et «risque de nous perdre».

Le vrai nom de ce rationalisme égaré est le scientisme, ou cette doctrine utopique selon laquelle la science peut tout résoudre. Klein, qui donne en partie raison à Husserl, y voit une dénaturation de l'esprit de la science. «Les sciences, écrit-il, ne traitent vraiment bien que des questions... scientifiques.» Les questions de sens et de valeurs ne sont pas directement de son ressort. La science a pu jouer «un rôle d'acide, dissolvant progressivement certaines croyances enseignées par les autorités supposées naturelles», mais elle «n'édicte pas de valeurs». Ni le bien ni le mal ne sauraient lui être attribués en soi.

La science n'est pas pour autant privée de sens, précise Klein. Il y a une joie profonde à comprendre, quand «le réel, soudain, vous répond». Reste ensuite à «joindre l'amour du monde à sa compréhension». Pour y arriver, «il y a donc urgence à faire collaborer la philosophie et la science». Souveraine dans son ordre, la science, qui fournit «une connaissance objective de la nature», est nécessaire — on voit mal comment son rejet serait salutaire —, mais pas suffisante, puisque des questions — comment vivre? par exemple — lui échappent.

Autres menaces

À ce scientisme, certains répliquent par un relativisme qui considère la connaissance scientifique comme «un récit parmi d'autres». S'il est vrai, reconnaît Klein, que des considérations d'ordre historique, social et culturel peuvent influer sur la direction des recherches — Einstein, par exemple, a élaboré la théorie de la relativité restreinte en travaillant sur la synchronisation des horloges d'Europe —, elles ne déterminent pas «le contenu même des connaissances». La formule E = mc2 n'est plus «dépendante de sa genèse». La science a une méthode, des critères de validité et une efficacité qui la distinguent des autres récits. Pour ces raisons, Klein attribue le soupçon que certains font peser sur elle à une forme de paresse qui les soulage de faire l'effort nécessaire à sa compréhension.

Aux dérives scientistes et relativistes s'ajoute, enfin, une autre menace: la technoscience. Obsédée par l'utilité, cette approche limite la liberté des chercheurs et détourne la science de son but le plus noble. Fascinés par les retombées pratiques de la science, nous sommes souvent indifférents à sa méthode et à ses contenus fondamentaux. Son enseignement, par exemple, se concentre sur «des équations et des résultats» et néglige de la rendre désirable, en mettant à l'écart «les passions singulières de ceux qui les ont voulus, pensés, créés». De plus, cette même technoscience, promotrice de technologies qui ont transformé notre modernité animée par l'idéal du progrès en «société du risque», rend urgente «une prise de responsabilité collective», impensable sans une réelle démocratisation de la culture scientifique.

«Dans la détresse de notre vie, écrivait magnifiquement Husserl, cette science n'a rien à nous dire.» Klein, avec autant d'éclatante intelligence, montre que ce n'est vrai que pour une science qui, privée de conscience, c'est-à-dire de philosophie, renie le meilleur de son esprit.

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Collaborateur du Devoir

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Galilée et les Indiens

Étienne Klein

Flammarion

Paris, 2008, 128 pages

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