Une bibliothèque à soi

Ce petit livre intéressera tous les amateurs de livres; ils découvriront qu'il n'est pas nécessaire d'être bibliophile pour appartenir à une vaste confrérie regroupant aussi bien les collectionneurs que les passionnés de livres bien ordinaires. La bibliophilie est en effet une passion dévorante, elle peut conduire à des excès insoupçonnés; l'amour des livres provoque des excès moins graves. La recherche du bibliophile peut impressionner, elle aura souvent exigé beaucoup, qu'on pense seulement au récent catalogue donnant l'inventaire de la bibliothèque mise en vente par Jean Leduc. L'amateur de livres, de son côté, est l'honnête homme, le digne descendant du notaire ou du séminariste, l'amoureux de littérature: il aime les livres pour ce qu'ils apportent moins que pour ce qu'ils sont. Cette distinction un peu tranchée exigerait plus de nuance; les libraires d'occasion sont les mieux placés pour nous dire si elle tient la route: un livre présentant peu d'intérêt pour un amateur général pourrait être la pièce manquante dans le puzzle d'une vie!

Jacques Bonnet sait de quoi il parle: est-il collectionneur de quelque domaine particulier, sinon de la littérature universelle? Chose certaine, il aime les livres en général. Bien sûr, il apprécie la rareté et l'objet surprenant, mais cet éditeur bien connu — on se rappellera ses merveilleux Cahiers pour un temps, publiés sous l'égide du Musée Beaubourg, et consacrés aux grands penseurs du vingtième siècle — est d'abord un connaisseur des métiers du livre et il ne ménage pas son admiration pour tous ceux qui y passent leur temps. Comme tous les amateurs, il peut citer Borges («Le Paradis est une bibliothèque») et aussi notre cher Alberto Manguel, et pour lui les bibliothèques personnelles ne sont pas seulement des énigmes, mais souvent de véritables mystères. Comment se constituent-elles? Qu'est-ce qui pousse quelqu'un à laisser croître les rayonnages dans son logement jusqu'à envahir la chambre à coucher?

Des psychanalystes très sérieux ont donné de ce réflexe de la rétention et de l'entassement une interprétation assez intéressante, mais le réflexe anal n'explique pas tout; il y a aussi du surmoi là-dedans, et notamment dans cette ambition absurde de reconstruire chez soi le monde du connaissable, à défaut de pouvoir y convoquer tout le réel. Mais encore faut-il être juste à l'égard de l'amateur: se pourrait-il que son amour des livres soit au-dessus du soupçon freudien et qu'il ne s'agisse, très simplement, que d'une vénération du geste de la connaissance, c'est-à-dire de l'écriture et de la publication?

Jacques Bonnet, revenant lui-même sur ses premières joies de lecteur enfant, nous instruit de l'importance de cette scène primitive complexe, où le bonheur de lire va déterminer toute la suite de l'existence. La lecture, il insiste sur ce point, est d'abord une ouverture au monde, et sa vraie définition fait d'elle l'instrument par excellence de la liberté. On aimera donc dans ce livre très personnel l'enfilade des exemples, anecdotes, récits et souvenirs où un vrai amateur nous offre son amour des livres et les raisons qu'il a trouvées de se réconcilier avec ce qui, pour un regard extérieur, peut paraître une aberration. Les problèmes si singuliers du rangement et du classement, qui obsédèrent Aby Warburg et qui sont le pain quotidien des amateurs, ne peuvent peut-être pas être résolus. Qu'importe! Bonnet recommande un subtil panachage, il en fait presque une éthique. Et que dire des pratiques de lecture et du choix des ambiances et des environnements?

Dans cet essai vraiment délicieux, on goûtera peut-être surtout les réflexions de fond sur l'itinéraire particulier de chaque lecteur, le rôle des amis, des critiques, des maîtres. Personne ne niera que, comme la vie elle-même, la lecture soit le résultat d'accidents, de rencontres, bref qu'elle ne puisse jamais être planifiée. Le monde des livres est infini, il échappe par essence au désir de maîtrise, et c'est ainsi que chaque geste de poser un livre près d'un autre nous apparaît comme une victoire, si minime soit-elle, sur le chaos. Ils sont rares en effet les lecteurs qui n'aiment pas les livres au point de vouloir, au moins un moment, les conserver, un peu comme les catalogues après la visite d'une exposition. La bibliothèque de chaque lecteur est une partie de son monde et elle influence le regard sur tout ce qui la concerne dès qu'on sort de chez soi. Autant que le testament qu'inéluctablement on rédigera, car le destin des livres est de nous survivre. Elles sont hélas nombreuses les bibliothèques qui auraient mérité un sort meilleur que la dispersion chez les revendeurs, mais là encore, on ne peut tout régler d'avance.

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Collaborateur du Devoir

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Référence

Des bibliothèques pleines de fantômes

Jacques Bonnet

Denoël

Paris, 2008, 139 pages

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