Littérature québécoise - Éloge de l'idiot

Julie Ouellette-Mazzieri, une Québécoise née en 1975 qui vit en Corse aujourd'hui, publie en France chez Corti Le Discours sur la tombe de l'idiot, un premier roman remarquablement maîtrisé qui s'articule autour de la figure de l'idiot.

Tout commence par le meurtre d'un simple d'esprit qui porte le nom d'un roi de légende. Celui de Midas, l'idiot du village de Chester, un coin perdu d'un Québec jamais vraiment nommé, situé un peu hors du temps. Un lieu où il ne se passe rien. D'habitude, jamais rien.

Depuis 38 ans pourtant que son existence dérange, que ses comportements inquiètent, qu'il persiste avec «son ventre sans nombril». L'idiot avait, entre autres mauvaises habitudes, celle de pisser sur la poignée de porte de l'immeuble de la mairie. Clochard peut-être lubrique, piéton impénitent, on l'imagine un peu comme celui qu'on peut voir dans Straw Dogs, film de Sam Peckinpah.

Un matin, «en plein jour», après s'être déjà concertés en vue de cette solution finale, le maire et son adjoint l'entraînent avec eux et le basculent, «comme une poche de blé», au fond d'un vieux puits planté au milieu d'un champ.

Qui s'inquiétera vraiment de sa disparition? Sa vieille mère? Et puis après? La vie reprendra vite son cours naturel. La découverte, dans un fossé, du cadavre d'une femme aura vite fait de trouver un coupable idéal en la personne de ce disparu. Mais peu après aussi, une violente tempête s'abat sur le village, et la culpabilité n'est pas longue à poindre chez l'adjoint du maire.

Arrivé à Chester quelques semaines plus tôt, un employé agricole engagé dans une ferme locale porte un regard extérieur sur cet univers étouffant. Intéressé d'abord par l'argent qu'il pourra rapidement gagner en travaillant, Paul Barabé est une sorte de «Survenant» sur lequel vont aussi peser très vite les soupçons et les ragots incontrôlés.

Une histoire de faute et de culpabilité

Julie Ouellette-Mazzieri, une Québécoise née en 1975 qui vit en Corse aujourd'hui, publie en France chez Corti Le Discours sur la tombe de l'idiot, un premier roman remarquablement maîtrisé qui s'articule autour de la figure de l'idiot. Une veine que Dostoïevski et Faulkner, bien sûr, mais aussi Anne Hébert (Les Fous de Bassan) et Suzanne Jacob (Laura Laur) ont explorée avec brio — des références québécoises que la critique française n'aura peut-être pas envie de relever.

Personnage élu, un peu sacré, presque prophétique, l'idiot du village est un mélange d'ange et de démon qui incarne à la perfection le grain de sable dans l'engrenage d'une société qui rêve d'ordre, de contrôle et de propreté. Un formidable révélateur, en somme, des petitesses humaines, de nos peurs ataviques et de notre intolérance. La richesse insoupçonnée, peut-être, de cet étroit village.

C'est avec un certain aplomb que Julie Ouellette-Mazzieri décline en cinq chapitres cette histoire de faute et de culpabilité, et qu'elle nous communique, dans une langue pure et parfois étrange, l'impression de lourdeur et d'enfermement qui pèse sur ce lieu sans horizon. On éprouve ainsi un peu de cette «malfaisance secrète» qui couve dans le Griffin Creek d'Anne Hébert. Difficile de ne pas voir dans Le Discours sur la tombe de l'idiot, en creux, un éloge de la différence et de l'ouverture.

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Collaborateur du Devoir

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LE DISCOURS SUR LA TOMBE DE L'IDIOT

Julie Mazzieri

José Corti

Paris, 2009, 248 pages