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Lettres francophones - Au pays, loin du pays : feu l'exotisme

L’écrivain d’origine marocaine Tahar Ben Jelloun
Photo: Agence France-Presse (photo) L’écrivain d’origine marocaine Tahar Ben Jelloun

Dans son nouveau roman, l'écrivain Tahar Ben Jelloun évoque le sort des immigrés marocains qui évoluent dans le non-lieu perpétuel, entre une image idéalisée du passé et un présent toujours décevant.

Il y a encore quelques années, les écrivains francophones résidant en France et publiés par des maisons parisiennes choisissaient de préférence de situer leurs récits dans leur pays d'origine, dont ils décrivaient les us et coutumes d'un regard distancié, oscillant entre l'humour et la nostalgie. Tel n'est plus le cas avec le récent Black Bazar d'Alain Mabanckou, centré sur l'immigration africaine à Paris, ou avec Au pays de Tahar Ben Jelloun, roman qui, malgré son titre, raconte surtout le triste sort des immigrés marocains en France.

Un ouvrier de chez Renaud d'origine marocaine, Mohammed, se prépare à affronter le changement majeur de son existence qui consiste à prendre sa retraite. Dire qu'il s'y prépare n'est pas approprié car, au contraire, il subit cette nouvelle situation comme une fatalité. Ayant été toute sa vie un ouvrier exemplaire, il ne peut concevoir un emploi du temps différent de celui qu'il a toujours connu. N'eût été sa peur d'encourir les foudres des représentants syndicaux, il aurait même offert d'aller travailler gratuitement de façon à pouvoir rencontrer de nouveau ses compagnons de travail et retrouver son horaire régulier.

La retraite — qu'il appelle lentraite — représente pour lui une nouvelle dépossession. Après avoir quitté son pays pour la France, il a vu en effet ses enfants s'éloigner de lui les uns après les autres pour vivre une vie qui n'a plus rien de commun avec les valeurs de sa pro-pre culture.

L'une de ses filles est même allée jusqu'à épouser un non-musulman, ce qui est interdit par la religion de son pays. Mohammed a eu beaucoup de mal à s'adapter au choc des civilisations. «Je suis triste depuis que je suis arrivé en France, constate-t-il, ce pays n'est pour rien dans ma tristesse, mais il n'a pas réussi à me faire sourire, à me donner des raisons d'être gai, heureux, c'est comme ça, je n'y peux rien; je ne suis pas le seul, regardez les hommes à la sortie de l'usine, ils sont tous tristes, surtout les nôtres, les Maghrébins, ils avancent le corps légèrement penché comme s'ils portaient un poids.» Et de revoir sa vie antérieure, son arrivée et son installation, son angoisse lorsqu'il était passé du statut de TME, «travailleur marocain à l'étranger» à celui de RME, «résident marocain à l'étranger». «Où était la différence?», se demande-t-il. «Résident faisait plus noble. Mais le regard que l'on portait sur vous ne changeait pas.» Il n'était pourtant pas le «premier de la tribu» à avoir émigré. Ainsi avaient fait son père et son grand-père.

Organiser sa vie

Rien d'étonnant à ce que cet inadapté chronique n'envisage pas, au moment de la retraite, de demeurer en France. À la différence de ses camarades français et portugais qui «se réjouissaient d'arriver à ce jour où enfin ils allaient profiter de leur temps libre, faire des voyages, bricoler dans la maison, jardiner, lire et même travailler pour leur propre compte», il ne sait trop comment organiser sa vie de «jeune retraité». C'est alors qu'un plan prend forme dans sa tête: il retournera au Maroc, dans son bled natal, afin d'y construire une maison qui abritera toute sa famille. Car «pour lui, la normale c'était que les enfants ne quittent pas la maison, même mariés, et puis ils devaient lui rendre visite très souvent, et faire des projets ensemble». Le voilà donc retournant au Maroc pour mettre à exécution son projet et y attendre l'arrivée de ses enfants. Mais les choses ne se passent pas tel que prévu. Seule son épouse, ombre fidèle qui n'a malheureusement pas droit à une dimension romanesque, semble l'appuyer dans son rêve.

Cette issue négative était déjà prévisible dès les deux premières parties du livre consacrées à la mise en scène des difficultés parisiennes de Mohammed. À la grisaille de la situation initiale répond le cauchemar créé par la seconde. Le pays de l'enfance, ici, n'a rien d'une carte postale.

Portrait tragique de la première génération d'immigrés en France, ce roman a d'abord une portée didactique — avec les avantages et les inconvénients de la chose — montrant les problèmes de l'adaptation dans le pays d'accueil aussi bien que l'impossible retour au pays d'origine. Le personnage de Mohamed vit dans une sorte de non-lieu perpétuel, entre une image idéalisée du passé et un présent toujours décevant.

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Collaboratrice du Devoir

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Au pays

Tahar Ben Jelloun

Gallimard

Paris, 2009, 189 pages