Littérature étrangère - Une épopée au pays d'Ho Chi Minh

L'exploit littéraire de l'écrivaine vietnamienne dissidente Duong Thu Huong, qui publie Au zénith, un huitième ouvrage consacré à son pays natal, le Vietnam, n'est pas le moindre dans sa vie. À la tête d'un groupe d'artistes chanteurs, elle a d'abord destiné son patriotisme sans faille au moral des soldats, jusqu'à ce que son zèle cesse de plaire au Parti.

En Occident, on a cessé de s'intéresser à ce peuple opiniâtre, meurtri par les guerres et les invasions jusque dans les villages les plus reculés: le pays s'est refermé après 1976. Mais les temps changent, et les relations culturelles internationales prévalent sur les politiques de domination et leurs engrenages, qui accablent encore les civils.

Qui est Duong Thu Huong? Née en 1947 et emprisonnée en 1991 pour dissidence, sauvée par Amnesty International, elle est placée en résidence surveillée. Mais, en 2006, Terre des oublis lui permet d'obtenir un visa pour la France. Elle va y demeurer et poursuivre au grand jour son oeuvre de témoignage, qu'elle écrit dans sa langue. En français, il n'en existe nul équivalent.

Duong Thu Huong a circulé dans les milieux officiels et simples du Vietnam. Ce sont sur les qualités et les faiblesses qu'elle a connues qu'elle écrit. Précis, presque naïf, son ample récit est perlé de menus détails, même dérisoires. D'une valeur ethnologique et humaine, cet Au zénith est un roman accessible et terriblement vivant.

S'il y a un combat littéraire, l'enjeu y dépasse la politique. Les personnages reflètent bien les dissensions du pouvoir, mais nous lisons le livre pour sa magie et dans l'effroi des contes, qui traduisent une subjectivité. Faire voir comment on vivait et pensait sous la surveillance communiste, oui, ces presque huit cents pages le disent, mais en reliant l'État au privé.

La géographie d'Au zénith n'est guère connue. On est au nord, dans la province de Ha Tây, où subsistent légendes et préjugés, comme autour des femmes Cham, ce peuple réfugié en altitude et fondu aux misérables cultivateurs de patate douce qui y ont fait souche. On y suit mariages, décès et naissances, rites de passage et querelles entre villageois. Le roman social rebondit dans des aires particulières.

Comment les moeurs séculaires et les décisions révolutionnaires, souvent improvisées, purent-elles cohabiter? Comment ces trous perdus furent-ils soumis au code socialiste et les dénonciateurs de moeurs traquées, dûment récompensés? Comment y aima-t-on, y cohabita-t-on entre voisins, y survécut-on à la mousson, aux famines, à la folie, aux trahisons?

Fresque

Duong Thu Huong fait parler, chanter, réciter, respirer quantité de personnages quotidiens, entre fêtes et traditions, dans la nature ou leurs maisons. Sa chronique, en trois temps et autant d'angles, bâtit des ponts fragiles entre le passé et les changements, l'instabilité du bonheur et les blessures de la mémoire ou les tourments des émotions.

Sa touche narrative sur le fond épique tient à sa ponctuation pittoresque des journées dont elle restitue les désirs brûlants, les rêves mouillés et les gestes tantôt minuscules et prudents, tantôt impétueux et fracassants. Des figures attachantes ressortent de la fresque, comique ou sinistre — une épouse, une vieille fille, monsieur Trân Vu... —, répondant dans leurs détails variés à l'uniformité que les idéologies patriotiques et populistes ont voulu imposer.

La plus surprenante est celle du vieil Ho Chi Minh, sacrifiant sa femme et ses enfants. L'écrivaine, lui rendant un hommage inattendu, lui accorde un va-tout d'innocence, victime à deux doigts de la sottise, alors que, dépossédé du pouvoir, il se perd dans un drame humain qui le rend misérable et fou. Au zénith, le pouvoir n'est pas ce que l'on croit, tandis qu'au village des Bûcherons, la «barque [des personnages de Duong Thu Huong] est arrachée à l'oubli pour être entraînée de force vers la rive du souvenir».

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Collaboratrice du Devoir

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Au zénith

Duong Thu Huong

Sabine Wespeiser éditeur

Paris, 2009, 787 pages