Littérature québécoise - Terre : cet obscur objet du désir

Le géographe Luc Bureau vient de publier Terra erotica, une réflexion sur le rapport érotique que l’humain entretient avec la planète Terre.
Photo: Le géographe Luc Bureau vient de publier Terra erotica, une réflexion sur le rapport érotique que l’humain entretient avec la planète Terre.

Il a exploré la géographie de la nuit, tenté, citant Miron, d'établir le lien qui l'unissait à la Terre. Dans son dernier essai, Terra erotica, qui paraît chez Fides, le géographe Luc Bureau observe la façon qu'a son dieu de prédilection, Éros, de gouverner les rapports de l'humain avec le monde.

Il y a longtemps, alors qu'il avait le géographe Louis-Edmond Hamelin comme professeur, Luc Bureau s'était fait enseigner que la géographie, c'était tout ce qui peut être vu et photographié. Or il fallut bien quelques années de pratique au géographe, aujourd'hui septuagénaire, pour faire la preuve du contraire. En 1997, il faisait paraître un essai intitulé Géographie de la nuit, aux Éditions de l'Hexagone. «Il y a une autre géographie qui se dessine durant la nuit», dit-il, à partir de la lumière et de l'ombre, notamment. Cette année, c'est chez Fides que paraît son dernier ouvrage, Terra erotica, une réflexion sur le rapport érotique que l'humain entretient avec la planète Terre.

«C'est du dévergondage un peu», lance-t-il, en boutade, en début d'entrevue. Véritable oeuvre de poète, Terra erotica puise abondamment à même la culture universelle, sans pourtant se gêner pour y laisser une touche bien personnelle. Ainsi Luc Bureau emprunte-t-il une citation d'Holderlin, «c'est poétiquement que l'homme habite», qu'il transforme comme suit: «C'est érotiquement que l'homme habite.»

Très tôt, Luc Bureau a développé la notion de perception, appliquée à la géographie. C'est une attitude qui l'invite à étudier les rapports entre les gens, ou les rapports entre les humains et la nature. «Ma carrière littéraire a commencé en prenant des thèmes paradoxaux. Mon premier livre publié a été Entre l'éden et l'utopie. Il jouait sur l'antinomie entre l'éden et l'utopie, et sur comment cela pouvait jouer un rôle dans l'aménagement de l'espace», dit-il.

Les origines copulatoires

Cette fois, c'est le dieu Éros qui a gouverné sa réflexion. Éros, «c'est le dieu des rapports. C'est un dieu humain, beaucoup plus que les autres dieux», explique-t-il. «Je me suis rendu compte en fait que toutes les grandes cosmographies ont une origine copulatoire», dit-il, ajoutant que notre relation avec la nature est toujours un peu charnelle. Plus précisément, il cite Le Banquet de Platon, où l'un des personnages évoque le fait qu'Éros n'est pas seulement présent dans le coeur humain, mais qu'il est partout, chez les animaux, dans la nature.

En entrevue, le géographe, qui est aussi très érudit, rappelle les travaux de Lynn White, un historien et théologien qui, dans les années 60, s'intéressait déjà aux causes historiques de la crise environnementale. Selon lui, explique Bureau, l'attitude de l'humain envers la terre était liée au message biblique, à travers lequel l'homme devient responsable de nommer les choses, de les apprivoiser. «Il doit exercer son dominium sur terre. Les hommes ont pris cela au sérieux: c'est Dieu qui a donné cet ordre de maîtriser le monde», raconte Luc Bureau. À l'époque, Lynn White suggérait qu'«il fallait changer notre rapport avec le divin, avec Dieu. Moi, je dis qu'il faut changer de dieu», dit Luc Bureau. Et voilà qu'il se tourne vers Éros pour faire avancer les choses...

Géographe, Luc Bureau se méfie d'ailleurs de l'appellation qui fait de lui un scientifique, lui qui aime tant les poètes et la poésie.

«J'hésite à utiliser le terme "scientifique" pour me définir. C'est parfois trop corsé. C'est un mot qui est très fermé. Quand on est scientifique, on n'est pas censé être autre chose. On n'est pas censé être littéraire, ou être poète, on ne peut pas être ci, on ne peut pas être ça. Moi, j'ai essayé de jouer sur les différents paliers. Je fais un effort d'écriture», dit-il.

Le scientifique, explique-t-il, travaille par analyse, alors que lui tente de travailler par synthèse, d'englober de son regard le monde dans son ensemble, et aussi, et peut-être surtout, de capter l'atmosphère des lieux.

Lorsqu'il aborde la question environnementale, cependant, Luc Bureau reconnaît qu'il trouve plus de questions que de réponses. «Je préfère les questions aux réponses, dit-il. Bien sûr, c'est une thèse et une hypothèse, mais je n'entends pas trouver quelque chose d'éternel. J'explore la question de notre rapport à l'environnement».

Les villes, la nuit

Cette exploration, elle prend le chemin des villes auxquelles Luc Bureau consacre tout un chapitre. Alors que l'explosion des populations urbaines donne souvent lieu à la paupérisation et à la discrimination des migrants, Luc Bureau se demande pourquoi tous ces gens ne rebroussent pas tout simplement chemin devant le triste sort qui leur est réservé en milieu urbain.

«La règle ne connaît pourtant pas d'exception: le magnétisme qu'exerce la ville sur les masses lui vient de ce qu'elle figure et attise le désir. Elle compose une atmosphère érotique qui se propage dans ses rues, ses places, ses jardins et même ses taudis, et à laquelle on ne peut se soustraire», écrit-il.

Quant à la nuit, elle permet, écrit-il, de «ressaisir l'indivision primordiale, de reconstituer les affinités naturelles qui nous unissent avec les êtres». Dans cette obscurité qui naît chaque soir au pied des choses, une perception nouvelle est enfin possible.

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Terra erotica

Luc Bureau

Fides

Montréal, 2009, 240 pages

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