Littérature québécoise - Le vert paradis des amours enfantines

Une seule lecture ne suffit pas à assimiler toutes les subtilités et les richesses de ce premier roman plein de vie et d'humanité d'Alexandre Lazaridès, ancien professeur originaire du Caire, très tôt intéressé par «la mystérieuse écorce sonore des mots» et qui vit à Montréal depuis 1965.

Adieu, vert paradis fait partie de ces romans qui dès les premiers mots vous saisissent, éveillent vos sens et vous embarquent tout entier dans leur univers, tant ils ont des airs de carte postale animée. Il nous transporte dans la chaleur suave d'une cité vibrante, grouillante, avec ses palmiers élancés et ses hauts treillis recouverts de jasmins et de bougainvillées. Le pays, jamais nommé mais que le lecteur reconnaît sans peine, est à la veille de grands bouleversements: la révolution nassérienne est en marche. C'est dans ce contexte que grandit le jeune narrateur au sein d'une famille chrétienne mixte (père arabe, mère arménienne) entre un père dominant, une mère au caractère trempé et son frère aîné.

La cohabitation familiale est âpre, souvent passionnée et torride. Dans cette maison pleine de secrets et de mensonges, la vie conjugale n'est qu'un sourd règlement de comptes, les relations entre les deux frères, conflictuelles, les querelles sont incessantes, les mésententes et les affrontements, permanents. Pour échapper à ce climat étouffant, l'enfant trouve refuge sous son lit ou sous la housse fleurie qui recouvre la machine à coudre. C'est là qu'il entreprend ses voyages imaginaires...

L'histoire prend une tournure dramatique à l'arrivée d'une jeune bonne, pauvre et ignorante, issue des classes populaires. Celle-ci apprend à ses dépens ce qu'il en coûte d'entrer dans une famille sur laquelle plane une violence restée sourde jusque-là. Ce jour fatidique, l'enfant, caché sous son lit, est témoin d'un acte sordide. Des images entrées en lui par effraction font voler en éclats «le vert paradis des amours enfantines». Rongé par la honte et aveuglé par la rancoeur, «le petit voyeur» décide de faire du mensonge et de la délation ses instruments de vengeance.

Si les secrets de famille fournissent une matière première formidable pour la littérature et la fiction, ils sont aussi le poison qui ruine les relations, et parfois la vie, par l'atrophie de l'estime de soi. Le récit de ces événements est ponctué d'intermèdes dans lesquels l'enfant, devenu adulte et vivant au Canada, se rend compte au mitan de la quarantaine qu'à l'intérieur de lui, une guerre couve, une guerre de tous les instants: la survivance tenace de la mémoire. Sur le cours sinueux de l'écriture, l'adulte remonte les abysses du souvenir pour arpenter de nouveau les territoires vertigineux de l'enfance entachés d'émotions troubles. Par le biais de l'analyse, il souhaite mettre fin à l'engourdissement qui s'empare de son esprit chaque fois qu'il pense à ce passé oppressant.

Écrire sur soi, pour organiser le chaos de sa vie intérieure, y voir plus clair, puis transformer l'expérience vécue en aventure littéraire. Le projet autobiographique y trouve alors sa vraie justification. Le romancier nous ferre avec ce ton à la fois réaliste et intimiste, ce rythme lent, le non-dit qui plane autour des personnages, la profondeur des sentiments et des émotions qui leur donne presque chair. Cette émotion transparaît plus encore aux moments où la mémoire affective (et involontaire) lui offre l'occasion de retrouver le vert paradis de l'enfance, quand le rêve et la réalité communiquaient encore, entraînant le lecteur dans une complicité amusée ou émue.

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Collaboratrice du Devoir

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Adieu, vert paradis

Alexandre Lazaridès

VLB éditeur

Montréal, 2009, 368 pages

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