Jean Désy, médecin malgré lui

Le médecin et écrivain Jean Désy plaide, dans un essai inspiré par l'esprit de Jacques Ferron, pour une pratique médicale nourrie d'amour et de poésie.

Au Québec, comme ailleurs en Occident, nous n'avons pas l'habitude d'accoler les mots «médecine» et «humilité». Quand l'espérance d'une vie éternelle recule, quand il ne reste, à sauver, que les corps, il est inévitable que les spécialistes de ces derniers soient considérés comme des demi-dieux. On s'honorait, hier encore, d'avoir un prêtre dans la famille. On se glorifie, aujourd'hui, du fils ou de la fille médecin, un titre qui s'accompagne de l'aura de prestige par excellence dans nos sociétés.

Comment les médecins, dans ces conditions, peuvent-ils éviter d'avoir la grosse tête, et leurs patients, d'en attendre la rédemption? Et si c'était, peut-être, en lisant Jean Désy, ce «simple généraliste bourlingueur en fin de course qui ne [sait] plus gagner sa vie que sous des latitudes marginales ou en enseignant», et dont l'oeuvre écrite est en grande partie, sur les traces de Jacques Ferron, consacrée à illustrer que «faire le constat de l'amour pour tout scientifique pratiquant la médecine, ici et maintenant, c'est faire le constat d'une obligatoire humilité»?

Recueil d'«histoires médicales» d'abord publiées dans les revues spécialisées Le Médecin du Québec et L'Actualité médicale, Entre le chaos et l'insignifiance raconte, avec tendresse et intensité, les grandeurs et misères de la pratique médicale. «Je sais maintenant, annonce Désy en prologue, que lorsque j'ai terminé mes études, je n'étais pas prêt à affronter le Mal dans ses diverses composantes. J'allais en souffrir.» Et cet état d'impréparation, précise-t-il, tenait à une lacune de sa formation. «Une meilleure prise de conscience de ce qu'est la littérature m'aurait permis de comprendre pourquoi j'allais tant souffrir au contact de la souffrance des autres.» Étudier la médecine, suggère-t-il ainsi avec audace, ce devrait être aussi lire Homère, Lao-Tseu, Sophocle, Flaubert, Dostoïevski, Rimbaud, Camus et Simone Weil, «ces auteurs ayant développé la capacité de capter grâce à la magie des mots rassemblés certains états d'âme». Ce pourrait être, de même, lire Jean Désy, qui se plaît à bousculer ses étudiants imbus d'esprit scientifique en leur rappelant que, «quelle que soit la qualité de la science médicale permettant le sauvetage d'un enfant handicapé, il n'y a toujours que ce puissant et total constat: en dehors des forces de l'Amour, rien n'en vaut la peine, rien de rien».

Entre avocat et bûcheron

Dans une forme et un ton qui tiennent à la fois du récit, de la chronique et de l'essai, les «histoires médicales» qui composent Entre le chaos et l'insignifiance se veulent des leçons d'humilité, servies autant aux toubibs qu'à leurs patients. On apprenait récemment, dans L'Actualité (15 avril 2009), que les médecins ont parfois le blues.

«En Colombie-Britannique, pouvait-on lire, un médecin de famille sur trois regrette le choix de sa profession, révèle un sondage Léger Marketing.» Les demi-dieux, donc, sont parfois fatigués. Désy, justement, évoque ceux et celles qui craquent. Devant la souffrance des patients, le manque d'accès aux soins, mais aussi à la suite de plaintes les visant. Il y a, dit-il, un sens qui se perd facilement dans cette aventure, en raison de structures déficientes, mais peut-être plus encore à cause de l'oubli, de part et d'autre, de la fragilité inhérente à la relation soignante, qui exige humilité et confiance, de même que le droit à l'erreur.

Cette humilité, deux jeunes étudiants en médecine, en stage à Haïti, l'apprennent à la dure, mais non sans susciter le sourire. Lors d'une chirurgie nocturne pratiquée sur un paysan qui s'est fait encorner par sa vache enragée, Esther, tenant le fanal pour éclairer soeur Sonia qui opère avec des moyens de fortune, chancelle et plonge tête première dans la plaie, déclenchant les rires de la soeur et du prêtre! Son collègue Julien, appelé à arracher une dent, doit lui aussi s'en remettre aux religieuses expertes qui, équipées de cognac et fortes de techniques pour le moins rudimentaires — «Un doigt dans chaque narine et la bouche ouvre toute seule. Tu vois?» —, réussissent là où il a échoué.

Il y a du Ferron dans cette histoire d'un médecin vaguement décrocheur, démuni devant une amie cancéreuse, qui soigne un randonneur à l'épaule luxée en plein bois. «Tabarnak! Ça, c'est de la médecine!», s'exclame un bûcheron. Plus tard, un ami avocat se scandalisera de cette audace soignante, en affirmant qu'une complication aurait justifié une poursuite. Perte de sens, déplore Désy.

Encore du Ferron, de même, dans l'évocation de cette municipalité scandinave, sans dispensaire ni médecin, dans laquelle les habitants, initiés à l'anatomie et à l'art de l'examen physique à l'école, sont capables, pour les maladies courantes, «de se soigner les uns les autres». En visite à Hygiksvall, Désy a presque l'impression d'avoir trouvé «la réalisation de l'impossible utopie», jusqu'à ce qu'un drame, qui n'a rien à voir mais tout de même, le ramène sur terre. Il faudra Kierkegaard, lu entre amis, pour se consoler.

«Il faudrait les adopter, tous! Il faudrait les adopter, nos patients! Les faire entrer dans nos maisons, dans nos foyers, au risque de sombrer avec eux, au risque de mourir avec eux», lance Jean Désy dans ce beau plaidoyer en faveur d'une pratique médicale qui, au-delà des bienfaits de la technoscience, saurait faire une place à l'amour et à la poésie, ce «baume pour chaque plaie du monde».

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louisco@sympatico.ca

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Entre le chaos et l'insignifiance

Histoires médicales

Jean Désy

XYZ

Montréal, 2009, 108 pages

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