Essai littéraire - Le baiser cosmique de la Renaissance

«Avec Vénus, la Nature trouva / Moyen de ranimer [...] tout cela que tu manges... / Je te salue, heureuse et profitable Mort... Ces mots de Ronsard expriment bien l'idée qui ressort de l'étude remarquable de David Dorais sur l'érotisme renaissant. Si la mort plane sur la nuit d'amour, «les âmes survivront», comme l'explique l'historien de la littérature, grâce à ce qui dépasse l'acte sexuel: le baiser, échange de deux souffles cosmiques.

L'ouvrage de l'essayiste québécois, Le Corps érotique dans la poésie française du XVIe siècle, souligne l'influence du néoplatonisme de l'humaniste toscan Marsile Ficin sur les poètes de la Renaissance. C'était pour eux un moyen de concilier les exigences morales désincarnées issues du christianisme médiéval et certains courants de la philosophie païenne antique, plus respectueux de l'humanité charnelle.

Le syncrétisme modéré qui résultait de l'humanisation, à l'école du classicisme gréco-latin, d'une foi chrétienne robuste et austère permet, selon Dorais, de distinguer la poésie du XVIe siècle de la littérature libertine qui connaîtra un essor au XVIIe et culminera au siècle suivant avec Sade.

À la différence du libertinage, caractérisé par l'outrance, l'art érotique renaissant relève de la mesure, sinon de la discrétion. Pour nous en convaincre, Dorais cite ces vers de Jean Second: «L'excès de volupté, en titillant les sens, / Émousse la sensation / Et traîne le dégoût avec la satiété.» Nous sommes toutefois loin de l'amour très spiritualisé décrit par de grands poètes italiens du Moyen Âge: Dante et Pétrarque.

L'historien de la littérature insiste sur la souveraine neutralité d'oeuvres qui ne constituent «ni un discours moralisateur ni un discours immoral». Il est conscient que l'érotisme de la Renaissance engendre la joie et que les êtres qui la ressentent ne se soucient pas de différencier la part de la chair de celle de l'esprit. Comment d'ailleurs le pourraient-ils?

Même l'âge réel de la femme aimée et celui du séducteur disparaissent dans l'innocence du paradis perdu des premières années de la vie. Marc Papillon de Lasphrise déclare dans un sonnet que «l'amour se fait mieux en langage enfançon».

Dans les Amours de Méline, Baïf va jusqu'à décrire les morts et les résurrections successives des amants, la migration de leurs âmes d'un corps à l'autre. Avec beaucoup d'à-propos, Dorais résume la sensibilité poétique de l'époque: «L'aspect particulier du corps érotique renaissant en fait un corps étrangement inaccessible.»

En insistant sur la célébration de la chair de la bien-aimée dans un décor bucolique, voire sur «la transformation gracieuse de la femme en paysage», David Dorais nous aide à découvrir le côté le plus moderne de la poésie française du XVIe siècle: le débordement de l'érotisme sur le cosmos, l'éclatement panthéiste de l'amour selon la mystique païenne du baiser démiurgique, le passage de l'intimité présente au chaos originel.

On apprécie d'autant plus cette modernité lorsqu'on compare la Renaissance à l'époque antérieure, marquée par l'envahissante opposition chrétienne du bien et du mal, comme le montre magnifiquement le livre illustré, L'Image de l'amour charnel au Moyen Âge, de Florence Colin-Goguel. Si l'on cherche une analogie entre l'esprit néoplatonicien de l'art érotique de la Renaissance et l'image médiévale de l'amour physique, il faut la trouver dans le dogme chrétien de la résurrection des corps au dernier jour. Le christianisme, l'érotisme et le néoplatonisme ne peuvent, tous trois, se réconcilier que par l'évocation de la mort et de la fin du monde. Dans l'amour charnel résonneraient l'ultime cri de plaisir et la trompette du Jugement dernier.

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Collaborateur du Devoir

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LE CORPS ÉROTIQUE DANS LA POÉSIE FRANÇAISE DU XVIE SIÈCLE

David Dorais

PUM

Montréal, 2008, 368 pages

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L'IMAGE DE L'AMOUR CHARNEL AU MOYEN ÂGE

Florence Colin-Goguel

Le Seuil

Paris, 2008, 192 pages

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