Histoire - La NRF fête son centenaire

La NRF, la revue fondée par André Gide et cinq autres passionnés d'art et de littérature, fête cette année son centième anniversaire... de naissance, et non d'existence, faut-il préciser, puisqu'elle cessa de paraître à deux reprises, d'abord pendant la Grande Guerre pour des raisons matérielles, puis de nouveau entre 1943 et 1953, après sa malencontreuse équipée sous la direction de l'écrivain collaborationniste Drieu La Rochelle. Le premier numéro parut le 1er février 1909, après un faux départ quelques mois auparavant.

La maison Gallimard, dont le patriarche, Gaston, fut associé de près à la revue dès 1911, n'allait pas laisser échapper pareille occasion de souligner la contribution exceptionnelle de l'aînée des revues littéraires françaises à la vie intellectuelle hexagonale et européenne. Coup sur coup, Gallimard publie en effet une éclairante Histoire de la NRF rédigée par Alban Cerisier ainsi qu'un luxueux album de photographies et de documents intitulé En toutes lettres... cent ans de littérature à la Nouvelle Revue française, et un numéro spécial de près de 400 pages de la NRF (n° 588, février 2009), constitué de témoignages d'anciens et de nouveaux collaborateurs de la revue.

Malgré un inévitable relent de marketing (qu'est-ce que ce sera au centième anniversaire des Éditions Gallimard dans deux ans!), toute cette opération NRF est toutefois parfaitement justifiée en regard de l'exceptionnelle longévité de la revue et de l'indéniable influence qu'elle exerça auprès de la classe intellectuelle française et francophile durant une bonne partie de son existence.

Rarement la NRF dévia-t-elle de l'objectif fixé par ses fondateurs (André Gide, Jean Schlumberger, Henri Ghéon, Marcel Drouin, André Ruyters, Jacques Copeau) d'en faire une revue dédiée à la seule passion de la littérature, accueillante aux tendances les plus diverses, mais sans complaisance pour les modes et les enjeux mercantiles, au service d'aucune cause politique ou doctrine littéraire, et défendant une conception relativement classique de la littérature.

C'est lorsqu'elle s'éloignera occasionnellement de ces principes que la revue sera le plus menacée, par exemple lors de l'engagement communiste de Gide puis de l'embardée de son Retour d'URSS en 1936, ou lors de sa dérive collaborationniste sous Drieu La Rochelle de 1940 à 1943. Mais les directeurs successifs, les Jacques Rivière, Jean Paulhan et Marcel Arland, réussiront toujours à redresser la barre.

L'histoire mouvementée de la NRF était semée d'embûches et de chausse-trapes qui en auraient fait trébucher bien d'autres, mais Alban Cerisier s'en tire avec tous les honneurs, sans montrer trop d'indulgence pour les égarements des «piliers» de la maison, qu'il s'agisse des petites manies autocratiques de Gide, des infidélités un peu louches de Jean Paulhan du côté de revues concurrentes ou des petits et grands mensonges de Gaston Gallimard pour justifier le rapprochement de la revue avec les autorités nazies. De l'autre côté, les critiques de «la vieille dame», les François Mauriac («déchaîné» contre l'imminente renaissance de la NRF en 1953), Louis Aragon et Paul Claudel (pourtant deux auteurs maison... par intermittence), ou Jean-Paul Sartre sont traités sans beaucoup de ménagement. Mais l'équilibre est en général maintenu, et les motifs plus ou moins cachés des comportements parfois aberrants des uns et des autres sont clairement exposés.

Une histoire de la NRF somme toute rigoureuse, honnête, avec un parti pris, disons, mesuré.

Quant aux deux autres ouvrages, ils s'adressent plutôt aux aficionados de la revue devenue trimestrielle depuis 1999, qui a perdu beaucoup de son audience et de son prestige depuis quelques années.

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Le Devoir

Une Histoire de la NRF

Alban Cerisier

Gallimard

Paris, 2009, 614 pages

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En toutes lettres...

Cent ans de littérature à la Nouvelle revue française

Documents commentés par Alban Cerisier

Gallimard

Paris, 2009, 112 pages

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