Histoire - Le secret du nazisme de Heidegger

L'hiver 1933-34, dans un cours de philosophie donné sous le régime nazi qui s'implante, Martin Heidegger devance Hitler en ne prévoyant contre «l'ennemi greffé sur la racine la plus intérieure du peuple» rien de moins que «l'attaque en vue de l'extermination totale». Le style est alambiqué, mais l'idée reste renversante. Heidegger précisera en 1940 qu'«une sélection de race» est «métaphysiquement nécessaire». Est-ce bien de la pensée?

En répondant non à la question, l'écrivain et philosophe français Jean-Pierre Faye, né en 1925, parachève le livre-choc de son fils Emmanuel Faye, Heidegger, l'introduction du nazisme dans la philosophie (2005). Avec Michèle Cohen-Halimi, il oppose, dans L'Histoire cachée du nihilisme, deux notions tirées des écrits de Heidegger: la «science raciste» et la «métaphysique nihiliste».

«Il importe, déclare-t-il, de saisir clairement que l'une est le nazisme même, et que l'autre est la fiction qu'invente le nazi qui veut perdre son adversaire, à l'intérieur du même cercle complice.» Cette fiction philosophique repose sur une contradiction. Comment la métaphysique, recherche de l'absolu, peut-elle être nihiliste, c'est-à-dire relever de la doctrine selon laquelle il n'y a rien d'absolu?

Si Heidegger insiste sur une telle métaphysique, obscure, voire absurde, c'est pour donner à ses idées politiques un semblant de profondeur, propre à désarmer les gens qui auraient honte de paraître primaires en formulant la moindre objection. Chacun dans des pages qui se complètent, Jean-Pierre Faye et Michèle Cohen-Halimi expliquent la chose. Pour ce faire, ils retracent l'évolution très déconcertante du nihilisme.

D'abord doctrine d'Anacharsis Cloots (1755-1794), révolutionnaire qui s'opposait au déisme de Robespierre au nom de la libre pensée la plus extrême, le nihilisme est devenu sous la plume du croyant Friedrich Heinrich Jacobi (1743-1819) un terme péjoratif pour attaquer le rationalisme de Kant. En 1878, le chrétien Dostoïevski insère le mot dans une diatribe antisémite et antisocialiste: «Derrière le nihilisme, il y a les youpins...»

Heidegger profite de ces changements survenus dans la rhétorique. Il donne à la recherche de l'absolu un sens révolutionnaire, marginal, métèque, dangereux, sulfureux, susceptible d'émouvoir les intellectuels, en particulier les plus jeunes et les plus rêveurs. Dans son ouvrage sur Nietzsche (1961), fruit de cours remontant aux années 30, il proclame, contre tout bon sens, que «la métaphysique est l'authentique nihilisme».

Pour reprendre les termes de Faye, Heidegger «s'acharne» à présenter l'assertion comme un principe nietzschéen, en inventant le «contraire» de ce que le penseur énonçait, et en fait le «pivot» de ses propres oeuvres. Ce qui l'entraîne à rapprocher la métaphysique du nazisme parce que à ses yeux le nihilisme est «la forme politique du fascisme» et que «la PENSÉE de la race [...] jaillit de l'expérience de l'être».

À la lecture du livre si solide et si documenté de Jean-Pierre Faye et Michèle Cohen-Halimi surgit une réflexion. Comment se peut-il qu'à l'échelle internationale l'enseignement universitaire de la philosophie et le monde de l'édition sérieuse aient durant tant de décennies accordé à Heidegger une place de choix?

Thomas Mann et Thomas Bernhard ont émis sur ce fils de sacristain badois les jugements les plus durs, mais la complaisance à son égard jette le discrédit sur un vaste pan de la vie intellectuelle contemporaine. Le secret du nazisme de Heidegger, le trompeur qui après 1945 banalisait l'Holocauste, comme l'a montré Emmanuel Faye en 2005, réside dans le pouvoir de subjuguer ceux pour qui la philosophie est une élégance plutôt qu'une quête.

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Collaborateur du Devoir

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L'HISTOIRE CACHÉE DU NIHILISME

Jean-Pierre Faye, Michèle Cohen-Halimi

La Fabrique

Paris, 2008, 320 pages

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