Philosophie - Sari Nusseibeh, un philosophe palestinien dans la tourmente

Sari Nusseibeh sourit à sa sortie du centre de détention d’Atarot, au nord de Jerusalem, en avril 2004.
Photo: Agence France-Presse (photo) Sari Nusseibeh sourit à sa sortie du centre de détention d’Atarot, au nord de Jerusalem, en avril 2004.

Impossible de lire les mémoires de cet homme comme la simple expression de la résistance palestinienne. Sari Nusseibeh met en relief à la fois une sorte de résilience devant la violence, une capacité de l'absorber et de s'en extraire presque ironiquement et un génie politique poursuivant inlassablement la paix.

Né le 12 février 1949 à Damas, Sari Nusseibeh a grandi à Jérusalem au sein d'une famille palestinienne qui y était établie depuis toujours. Comme tant d'autres, cette famille aristocratique vivait au contact du sionisme, élevait ses enfants dans la culture britannique et ne savait trop comment lire les signes du déclin de la société palestinienne sous le mandat. Décrivant le milieu bourgeois où son père, avocat réputé, exerçait une autorité politique certaine, Nusseibeh ne peut s'empêcher de noter la profondeur de la désillusion des élites après la déclaration Balfour. Acquis aux idéaux du panarabisme, les membres de ces élites croyaient leur société capable d'évoluer vers un pluralisme ouvert et tolérant, où cohabiteraient chrétiens, juifs et musulmans. Après les attentats de l'hôtel King David en juillet 1946, qui conduisirent à la capitulation des Britanniques, ils furent contraints d'ouvrir les yeux: un nouveau monde émergeait, Israël.

C'est dans ce monde que le jeune Sari Nusseibeh a été formé et, dans la très riche autobiographie qu'il fait paraître, il nous donne le récit d'une éducation politique qui aurait pu, comme ce fut le cas pour tant d'autres intellectuels palestiniens — on pense à Edward Said —, le garder à l'étranger, mais qui le ramena à Jérusalem, où il vécut une vie partagée entre l'action politique et l'étude. Formé à Oxford et à Harvard, où il rédigea une thèse doctorale en philosophie arabe, ce fils de famille aurait pu choisir l'exil, mais l'exemple de son père, militant acharné de la cause palestinienne dès le début, est certainement le motif central de son engagement. Relisant les manuscrits laissés par cet homme respecté de tous, il prend conscience de deux choses: l'expulsion est massive, mais la violence est inutile. Loin d'être désespéré, son père avait en effet accepté le gouvernorat de Jérusalem et s'était engagé dans des fonctions dont il espérait un rétablissement favorable aux Palestiniens. Toute l'histoire de la vie du fils Nusseibeh semble inspirée par ce double motif: une lucidité constante, exacerbée par la croissance de la violence et la radicalisation islamiste, et en même temps un projet de réconciliation politique, cherchant à chaque tournant, et même au sein des souffrances les plus accablantes, le chemin de sortie vers la paix.

Avec son épouse Lucy, la fille du philosophe J. L. Austin, qui s'engage à ses côtés à Jérusalem, il va mener une quantité impressionnante d'actions de soutien, dont la plus importante est certainement le rôle d'information qu'il a joué lors de la première intifada, Mais on s'en voudrait de ne pas signaler ce qui semble un leitmotiv de son action: la capacité, tout en étant engagé dans l'Autorité palestinienne — où il était responsable du dossier de Jérusalem et des difficiles négociations, toujours bloquées, sur le statut futur de la ville —, de maintenir des liens avec des responsables israéliens, qu'ils soient ou non comme lui des universitaires, des écrivains, des philosophes. Go between infatigable, il multiplie les actions communes et cherche partout à rétablir les ponts détruits par la violence.

Vers la coexistence

Impossible de lire ces mémoires uniquement comme une chronique de la résistance palestinienne. Bien sûr, Nusseibeh n'a cessé d'y jouer le rôle d'un intellectuel, à la fois proche d'Arafat et critique du système du Fatah: en le lisant, on a accès à un regard interne sur le processus d'Oslo, sur la montée du Hamas, et en général sur l'évolution complexe des forces actives sur le terrain. Mais cette histoire du conflit n'est que la toile de fond de l'évolution politique et philosophique d'un penseur qui, comme il l'écrit dans ses récentes conférences Tanner données l'automne dernier à Columbia et, plus récemment, dans son discours de réception d'un doctorat honoris causa à Louvain, alors que les bombes de Gaza fument encore et que les familles pleurent leurs morts, n'a jamais désespéré de la paix. La chronique personnelle de Sari Nusseibeh met en relief à la fois une sorte de résilience devant la violence, une capacité de l'absorber et de s'en extraire presque ironiquement et un génie politique poursuivant inlassablement la paix.

Son partenaire principal n'est-il pas aujourd'hui Ami Ayalon, un ancien amiral israélien et chef du Shin Beth, avec qui il promeut le projet «La voix des peuples», une déclaration soutenant la création de deux États ayant comme capitale commune Jérusalem, le retrait des territoires occupés et le retour des réfugiés uniquement sur les territoires occupés? Cette proposition lui fut durement reprochée: après tant de souffrances, tout autre que lui aurait renoncé et serait entré dans la haine et la violence. Comment s'associer au chef d'un bureau qui a commandé assassinats et torture parmi les siens et jusqu'à ses amis les plus proches? La réponse de Nusseibeh est claire: la paix pourrait exiger cela. Ce livre s'arrête en 2005. Il relate dans le détail la misère du peuple palestinien, le découpage du territoire, tout cela dont l'information est remplie tous les jours et qui serait pour chacun motif de désespoir et d'exil; et pourtant, le philosophe, maintenant recteur de l'Université arabe de Jérusalem, Al Qds, n'a de cesse de revenir sur l'exemple de son père: au fond de la souffrance la plus angoissante, chercher encore et toujours le chemin de la paix.

***

Collaborateur du Devoir

***

Il était un pays

Une vie en Palestine

Sari Nusseibeh, avec Anthony David

Traduit de l'anglais par Marie Boudewyn

JC Lattès

Paris, 2008, 499 pages

À voir en vidéo