Singulier premier amour

La frontière qui sépare la littérature jeunesse de la littérature dite «tout court» est une ligne floue et mouvante, qui repose sur des critères que personne n'est jamais parvenu à établir clairement. De nombreux ouvrages de fiction destinés aux adolescents n'ont rien à voir avec l'idée réductrice qu'on se fait généralement de la littérature jeunesse et relèvent plutôt du roman d'apprentissage dans le sens le plus noble du terme. C'est le cas des oeuvres de Meg Rosoff, une écrivaine américaine établie à Londres, qui possède une voix très personnelle et un talent remarquable pour tirer un substrat poétique de situations au départ banales.

Dans son troisième et plus récent roman, Ce que j'étais, un narrateur centenaire fait le récit de l'épisode le plus déterminant de sa vie: l'année de ses seize ans, quand il a découvert l'amour. Lorsque l'histoire commence, le jeune homme fait son entrée au collège de Saint-Oswald, un pensionnat pour garçons plutôt glauque, perdu quelque part sur la côte anglaise. On est en 1962, l'adolescent, qui a déjà été renvoyé de deux autres établissements à cause de ses piètres résultats scolaires et de son comportement légèrement asocial, doit affronter les blagues de potache de ses nouveaux camarades de chambre. L'expérience et un certain cynisme par rapport aux rapports humains lui procurent le détachement nécessaire pour se tirer sans trop de dommage des épreuves imaginées par ses cochambreurs.

Au cours d'une sortie de gymnastique, le garçon parvient à s'isoler du groupe. Il aperçoit alors une cabane au bord d'une plage. Il s'en approche et c'est là que sa vie bascule. La maison, meublée plus que modestement, est habitée par Finn, un étrange garçon qui semble avoir à peu près le même âge que lui.

Le narrateur, dont on ne saura le nom qu'à la toute fin du livre, tombe sous le charme de cet être libre et mystérieux. Il n'aura plus qu'une idée en tête, passer le plus de temps possible dans cette cabane, loin de ses sinistres camarades et de l'austérité du collège, et ce, même si Finn, la plupart du temps muet et distant, résiste à établir une réelle relation avec lui. Le narrateur ne sait pas encore qu'il est amoureux. C'est probablement la raison pour laquelle la question de l'homosexualité ne se pose même pas. Il ne fait que découvrir un sentiment nouveau, puissant, fait de fascination et de respect, le laissant à la fois démuni et reconnaissant.

Le noyau dur

Dans Ce que j'étais, Meg Rosoff trace le parcours d'un personnage sans grande envergure qui transcende sa médiocrité pour frôler le sublime lorsqu'il est touché par l'amour. Elle parvient à décrire le premier émoi amoureux dans son essence même, en le débarrassant de tous les clichés qui l'entourent. Il n'en reste que le noyau dur, dans ce qu'il a de plus pur, un mélange de soif de l'autre et de recherche de soi à travers le regard de l'être aimé. Pour le «garçon sans qualités» qu'est le narrateur, Finn est l'incarnation de ce qu'il aurait toujours voulu être. Et la découverte de cet alter ego solitaire, véritable figure idéalisée de lui-même, donne une dimension encore plus profonde à leur étrange relation.

Comme on pouvait s'y attendre, l'histoire ne se terminera pas par un mariage et de nombreux enfants. Finn tombera malade et sa maladie lèvera le voile sur sa véritable identité. Elle provoquera aussi le renvoi du collégien, mettant un terme à l'épisode à la fois chaste et romantique que le narrateur en fin de vie se plaît à se remémorer.

Traverser la frontière des genres

On sort secoué et ébloui de cet univers si particulier dans lequel les scènes les plus prosaïques, parfois même cocasses, s'intègrent sans complexe dans un imaginaire fantasmatique parfaitement maîtrisé. C'est à regret qu'on referme le livre, laissant le vieillard à ses souvenirs de jeunesse encore mouillés par les embruns mélancoliques des côtes du Suffolk.

Il est heureux que des écrivains de cette qualité choisissent de s'adresser aux adolescents. Et tant pis pour les adultes qui n'ont pas la curiosité de traverser la frontière des genres pour découvrir les trésors qui s'y cachent.

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Collaboratrice du Devoir

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CE QUE J'ÉTAIS

Meg Rosoff

Hachette jeunesse,

coll. «Black Moon»

Paris, 2009, 238 pages

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