Littérature québécoise - Étreinte géographique de la Pointe-Platon

De l'étreinte entre une géographie et des randonneurs naissent parfois des livres singuliers. Au cours d'une promenade, un couple déboule dans un rude paysage. Une pointe de roche plate — la Pointe-Platon — s'avance dans le fleuve Saint-Laurent. Ils découvrent le domaine Joly-De Lotbinière.

Le parcours est ici buissonnier. La narratrice à l'imagination rêveuse et son compagnon, chuchoteur des poésies de Nerval, se laissent transporter par l'esprit des lieux. Ils imaginent des rencontres improbables, commencent à dialoguer avec les fantômes d'hommes et de femmes qui ont habité ou visité le domaine au cours des siècles. Dans un récit réjouissant où la fiction et l'Histoire s'entremêlent, fiction prise entre le réel et l'imaginaire, à la croisée de la vérité et d'accrocs faits à l'Histoire.

Le premier ancêtre aperçu, Pierre-Gustave Joly, est debout sur la grève, à l'endroit même où le couple observe le domaine. Le jeune seigneur y a construit sa maison d'été au début du XIXe siècle. Derrière le bâtisseur se cache un passionné d'astronomie et de peinture. Nous le suivons à Berlin au Kunstmuseum, où, bouleversé par un tableau de Caspar David Friedrich (un homme solitaire dans de vastes espaces naturels), le Suisse mélancolique s'interroge sur le sens de la vie. Douce dérive de l'auteure vers l'âme de son personnage.

Retour à la seigneurie. Le fils de Pierre-Gustave Joly, Henri-Gustave, en redingote et col dur, s'avance vers le couple. On doit au député de Lotbinière, chef du Parti libéral du Québec lors de la Confédération canadienne de 1867, la création des premiers parcs nationaux au Québec. Le politicien les invite à le suivre sur le sentier qui mène à Maple House. En remontant le sentier, ils croisent Zita, la dernière impératrice d'Autriche, avec sa famille. Après l'écroulement de l'Empire austro-hongrois, la famille impériale s'est exilée en Europe et en Amérique. L'impératrice s'est-elle réellement réfugiée au domaine Joly? N'était-ce pas plutôt à Rideau Hall? Regards croisés de l'auteure soucieuse de la vérité historique mais à l'imagination fertile.

Devant Maple House, c'est au tour de l'agronome Alain Joly d'accueillir avec sa femme la joyeuse équipée. De grands fauteuils sont installés sur le gazon. L'hôte raconte l'histoire de la reine de Bohème et de ses sept châteaux, un conte de chevalerie qui plonge l'impératrice Zita dans son destin poignant. Le cercle disparaît pour laisser place à Edmond Joly, le dernier seigneur du domaine. Ce dernier explique aux deux promeneurs que sa mère s'est inspirée du jardin de Sissinghurst, en Angleterre, pour créer celui du domaine Joly-De Lotbinière. Sissinghurst Castle, dans le Kent, n'est-ce pas là que Virginia Woolf a séjourné à plusieurs reprises chez Vita Sackville-West? Évocation fugitive de leur histoire d'amour passionnée («leur liaison saphique ») à l'origine d'Orlando.

Les pensées de la narratrice poursuivent leur ballet silencieux, les fantômes de la Pointe-Platon ont nourri son imaginaire. «À l'oubli destructeur, j'oppose donc l'imagination, la fantaisie, des invraisemblances, le caractère imprévisible du vivant, la curiosité de l'esprit, et je ne laisserai personne dire que ce sont là des armes dérisoires.»

On connaissait l'intérêt de Marie-Andrée Lamontagne pour l'Histoire. On sait désormais qu'elle a fait de l'imagination son pied-à-terre. Les Fantômes de la Pointe-Platon charme encore par la délicatesse de l'écriture et l'exquise sensibilité de l'auteure.

Court récit, long plaisir.

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Collaboratrice du Devoir

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Les fantômes de la Pointe-Platon

Marie-Andrée Lamontagne

Éditions du Noroît

Collection «Lieu dit»

Montréal, 2009, 88 pages

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