Poésie - Ces primitifs désirs

Comment se remettre du malheur extrême de perdre un enfant, ne serait-ce qu'à le voir vieillir? «Là dans le détour de la douleur / sans prévenir / il y eut cette plainte ouverte / cette brèche dans le refuge des cris / profonde comme l'urgence d'une lame.» En fait, on accompagne la naissance des récits qui ont pu nommer la vie, qui ont aussi créé du silence entre les êtres, «quand la garce mort / engouffrée dans la fibre molle des os / gruge vorace les cendres rouges de nos blessures».

Pourtant, ambigu, il flotte un je-ne-sais-quoi de machisme dans les poèmes de Gilles Devault, un goût de violence quand les femmes redécouvrent le désir, cherchant «la caresse mâle des griffes», «des armes dressées sur les lèvres / des glaives des torches des pieux»; ces «femmes se mirent à hennir dans leurs songes / femelles / ivres profanées / bercées et sacrifiées à nouveau». Le poète a la nostalgie des pulsions originaires ou frustres, traduit d'inquiétants constats: «on ne peut endiguer tout à fait le venin des guerres / on ne peut arracher tout à fait l'élan des semences». Pourtant, c'est plein de petits moutons pour endormir et de peaux alanguies sous les caresses. Allez donc savoir à quoi rêvent les hommes.

En souvenir de Castaneda ?

Qui se souvient de Castaneda? Qui se rappelle les enseignements que lui aurait transmis un Amérindien, supposément Yaki? Les chakras de Pierre DesRuisseaux ont un peu de cette naïveté bon enfant, surfant sur une sagesse un peu lasse des brutalités du monde, car au «commencement il y a / comme une soif / à chaque parole / qui questionne». On se croirait vraiment revenu aux années folles de la contre-culture, quand on lit le titre d'un de ces poèmes: tout revit par le peyolt. Irrésistible, le bonheur qui nous en viendrait alors, comme au moment du «fourmillement tangible / des pêcheurs sur la Playa Norte / perdus attendant la barre du jour / que la brume se lève / ou ici un sourire béat».

Pierre DesRuisseaux est en voyage, confronte civilisations ancienne et moderne, enseignements séculaires et immédiateté des sciences actuelles. En regard de cela, le recueil prend ses réelles dimensions d'introspection et de fouilles archéologiques, afin de «parcourir les choses inamovibles / pour que le premier mot vienne fragile / par moments incommunicable / plus léger que le savoir». Ce recueil est destiné à ceux qui aiment la sagesse profuse venue de l'écoute, malgré le désespoir final, au moment du dernier poème. N'empêche, il faut «tenir un tant soit peu / pour réinventer sans fin la vie».

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Collaborateur du Devoir

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PAR DELÀ LES BARQUES ENDORMIES

Gilles Devault

Éditions d'art Le Sabord,

coll. «Recto Verso»

Trois-Rivières, 2008, 68 pages

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CHAKRAS

Pierre DesRuisseaux

Éditions du Noroît

Montréal, 2008, 66 pages

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