Dites, vous venez à Québec?

C'est l'événement culturel du printemps dans l'univers du 9e art. Après deux ans d'absence, Paul, le célèbre personnage imaginé il y a 10 ans par l'illustrateur Michel Rabagliati, s'apprête à livrer à ses fidèles, la semaine prochaine, ses sixièmes aventures. Des aventures placées une nouvelle fois sous le signe du voyage, pas très loin de la Vieille Capitale, oui, mais surtout dans la poésie du quotidien. Avec en toile de fond la mort, qui devient encore une fois une belle occasion de célébrer la vie.

Paul a-t-il été victime du syndrome Paris-Match? C'est la question qui s'impose à la lecture de ses dernières aventures, Paul à Québec (La Pastèque), dont la sortie officielle est prévue la semaine prochaine. Et pas seulement dans le coin de la capitale nationale.

Avec un titre pourtant sans ambiguïté, le familier graphiste en deux dimensions se promène en effet, avec sa famille et ses amis, beaucoup à Saint-Nicolas (au bord de la 132), beaucoup à Montréal, un peu à Drummondville, mais jamais dans la métropole de l'est du Québec... Une ville qui l'été dernier a d'ailleurs reçu le même genre de traitement de la part de l'hebdo people parisien: son prétendu «spécial 400e anniversaire de Québec» n'en a eu que pour... Montréal. Odieux.

Depuis son sous-sol atelier, dans une résidence ordinaire du quartier Ahuntsic à Montréal, où Le Devoir l'a rencontré la semaine dernière, le bédéiste fait très vite son mea-culpa. Surtout lorsqu'on évoque la possible montée de lait des animateurs de la radio-poubelle, qui pullulent dans la zone géographique où Paul prétend être allé alors qu'il s'est sournoisement arrêté à 24 kilomètres au sud.

Devant la mort

«Au début, j'avais intitulé cette histoire La Chanson de Roland, lance-t-il tout en dégustant calmement un micro bol de fruits coupés. Mais les éditeurs voulaient avoir "Paul" dans le titre pour conserver l'esprit de la série. C'est comme pour les Martine [cette oeuvre pour enfants des années 50 de Marlier et Delahaye], on est coincés. Ç'aurait pu être Paul à Saint-Nicolas. Paul à l'hôpital. Paul face à la mort. Finalement, ç'a été Paul à Québec.»

L'affront devrait pouvoir être digéré facilement par les citoyens à l'épiderme généralement sensible de la Vieille Capitale qui, malgré le titre un brin décalé, vont très vite se retrouver dans ces sixièmes aventures de Paul. Un Paul qui, une fois de plus, vient cultiver sur planches toute la poésie de l'ordinaire, dans des décors bien de chez nous.

Après avoir levé pudiquement le voile sur ses souvenirs de jeunesse dans un camp de vacances, sur son installation dans un appartement de la rue Saint-Denis — en débarquant du métro — ou encore sur la fausse couche de sa blonde — en passant par une partie de pêche —, Rabagliati met désormais le pragmatisme de son coup de crayon au service d'un autre récit tout aussi humain: la mort de son beau-père, le Roland en question, et l'épreuve familiale qui s'est ensuivie pour ses trois filles, dont Lucie, la blonde de Paul.

«J'avais envie de raconter cette histoire que j'ai vécue de près», poursuit le bédéiste, qui a planifié son coup depuis longtemps par l'entremise d'une centaine de petits croquis rassemblés dans un carnet qu'il pointe timidement. «La famille de ma blonde est une famille très serrée. La mort du père a été vécue par les trois soeurs avec beaucoup de beauté. Et je voulais depuis longtemps explorer la profondeur de cette tranche de vie dans une aventure de Paul.»

Le propos est très sombre. Mais forcément, dans les mains du sympathique personnage de Rabagliati, ce départ se distille sur près de 200 pages avec une certaine douceur, mais surtout sur une trame dramatique contrôlée, ponctuée d'humour et débordant de tous ces petits riens du quotidien qui finalement font beaucoup.

«J'ai abordé ce Paul comme une oeuvre d'art, dit-il. J'avais encore une fois envie de faire quelque chose d'adulte, d'unique, de raconter une histoire, comme un roman, de manière émotive tout en gardant le lecteur captif. Oui, il s'agit de la mort. Mais c'est aussi et surtout un récit qui porte sur la vie.»

Un héros dans la marge

Pour cette nouvelle aventure, Paul, le héros, se retrouve étrangement en marge, cantonné cette fois dans un rôle plutôt secondaire de chauffeur. Un chauffeur qui s'arrête d'ailleurs au célèbre restaurant de l'autoroute 20, le Madrid, pour chercher un sens à cette institution, mais qui va aussi laisser toute la place à Suzanne, Lucie et Monique, les filles de Roland, le beau-père qui, lui, est vraiment allé à Québec dans sa jeunesse. Une poignée de planches en témoignent d'ailleurs, donnant du coup un semblant de cohérence au titre.

«Pour la dramatique, il fallait que je raconte la vie de cet homme, dit Rabagliati, dont la propre existence croise depuis le début celle, fictive, de son personnage. C'est vrai que Paul est un peu moins présent. Il est moins le centre d'attention. Mais ce qui est formidable avec ce personnage et cette série, c'est que ça marche pareil.»

Après deux ans de travail intensif pour accoucher de cette histoire, «deux ans moins un mois pour illustrer la pochette du disque de Mes Aïeux», précise-t-il, c'est donc avec beaucoup de confiance que le bédéiste se prépare à lâcher une nouvelle fois dans notre écosystème culturel cet autre tome de Paul. «Je pense que ce livre est bon, dit Rabagliati. Comme écrivain, je commence à prendre de l'expérience. Je sais comment moduler les émotions dans un récit. Et puis ma blonde l'a lu, mes éditeurs aussi, et ils l'ont aimé», ajoute l'illustrateur, qui dit désormais consacrer le plus clair de son temps à la bande dessinée. «Plus ça va, plus je sens que le monde de l'illustration est derrière moi.»

Mais bien sûr, à l'image de ce héros du quotidien, simple, ordinaire mais jamais simpliste, qu'il a fait naître il y a 10 ans avec Paul à la campagne (La Pastèque), l'assurance de l'auteur à quelques jours d'un lancement officiel reste très relative. «Faire de la bédé, c'est un travail tranquille. Moi, je suis un gars de sous-sol, résume-t-il lorsqu'on lui parle de l'engouement que devrait susciter son nouveau-né tout comme le battage médiatique qui risque d'accompagner sa venue au monde. «J'ai une petite vie. Je ne suis pas une vedette de cinéma. Alors, en ce moment, je prends des pilules pour dormir.»

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