Après la destruction, la reconquête

Le pire n'est jamais certain, mais il s'est finalement produit. Sous la pression des humains, la planète a craqué.

Le «coup de sang» était prévisible, le cataclysme global, brutal et généralisé aussi, forçant désormais les quelques survivants à retrouver le chemin de la vie, sur une croûte terrestre qu'ils ne connaissent plus, dans un environnement sauvage, cruel, complexe et imprévisible où des hybrides homme-mammifère marin ont fait leur apparition. Bizarre, vous avez dit bizarre?

Le décor est surréel, mais il est aussi le terrain de jeu que s'est donné le bédéiste Enki Bilal pour construire sa 25e bande dessinée en carrière. Intitulée Animal'z (Casterman), l'oeuvre, en rupture totale avec La Tétralogie du monstre — sa précédente aventure en quatre actes —, se veut une ode à la planète, sur fond d'écologie, d'eau, de mutants et de western. Parce qu'il y a urgence, estime cette grosse pointure du 9e art.

«Je continue de créer en fonction du monde dans lequel je vis», résume à l'autre bout du fil l'homme derrière La Femme piège, Bleu sang, Partie de chasse, Le Sommeil du monstre, qui distille d'ordinaire ses rencontres médiatiques avec une retenue inversement proportionnelle à la folie de ses univers. Le Devoir l'a contacté à Paris la semaine dernière pour disséquer avec lui ce nouveau récit écologiquement engagé, qui sort officiellement au Québec la semaine prochaine.

«Avec Animal'z, je pose un regard effaré sur le monde, dit-il. Oui, je suis très préoccupé par l'ampleur des dégâts que l'on a fait subir à notre planète. Si on analyse le XXe siècle, on peut d'ailleurs facilement parler de crime contre la planète. Aujourd'hui, une vision planétaire s'impose. C'est ça qui m'a guidé et c'est le grand sujet qui devrait tous nous préoccuper, à commencer par nos politiciens, qui vont certainement être les derniers à prendre conscience du danger.»

Le diagnostic est bien sûr très sombre. Mais pour Bilal, il a surtout été l'étincelle nécessaire pour imaginer, sur 100 planches, l'après. L'après-drame, l'après-cataclysme qui va normalement appeler à la réorganisation des espèces épargnées par les dérèglements climatiques et imposer la reconstruction d'une planète placée devant un nouveau départ. L'aventure met en vedette Ana Pozzani, Ferdinand Owles, Frank Bacon, un robodrome en forme de homard volant, des «packs de compression» qui permettent de passer du stade humain à celui de dauphin, et une destination incertaine: un détroit que l'on dit pourtant contaminé.

«Je ne voulais pas dessiner la destruction, mais plutôt la reconquête», explique le bédéiste, qui aime explorer depuis ses premiers pas dans l'univers de la bédé les mêmes obsessions: le dérèglement des choses et le dysfonctionnement du monde. «Le pire, je l'ai fait et exprimé dans La Tétralogie du monstre [il y était question de Sarajevo, de trois orphelins séparés à la naissance, de guerre civile, d'obscurantisme...]. Je n'ai plus envie de recommencer des histoires pareilles, qui sont lourdes à porter. J'avais un problème à régler avec moi-même. Je l'ai fait. Là, j'ai voulu m'aérer la tête et renouer surtout avec le dessin.»

Ce dessin, au service d'un récit anormalement linéaire pour ce créateur atypique, donne dès les premières pages le ton d'un western futuriste et «planétologique» où l'optimisme va trouver sa voie, sur des étendues d'eau salée et de banquises en mouvement. «Le western, ça me paraissait l'univers le plus cohérent avec cette histoire, dit Bilal. Après un cataclysme, les humains vont se retrouver face à la même réalité que ceux qui sont partis un jour à la conquête de l'Ouest sur le continent américain. Ils vont devoir composer avec l'inconnu d'une nature qu'ils ne connaissent plus, mais aussi cohabiter avec des autochtones — dans ce cas-ci, ce sont les animaux en train de se réorganiser — sans jamais arrêter leur progression.»

L'étrange épopée d'Animal'z respecte d'ailleurs les codes de cette mythologie alimentée à une autre époque et dans un autre format par les Leone, Ford, Hawks, Lang, Vidor et compagnie. On y retrouve une belle galerie de personnages à la psychologie ébauchée qui dévoilent des tranches de vie sans trop se livrer, comme ces deux cow-boys de «l'après» montés sur des chevaux-zèbres et qui communiquent par citations de Théophile Gautier, Shakespeare, Flaubert, Nietzsche, Ramon Gomez de la Serna, Schopenhauer et les autres. «Ils représentent ce que l'être humain a produit de plus beau au cours d'une civilisation qui a disparu, commente Bilal. Ils ont l'élégance suprême de la pensée, de la culture, du verbe, mais aussi une grande lucidité, si grande qu'elle en devient presque nihiliste. Et ils vont jouer leur vie avec ça.»

Techniquement livrée sur un papier gris bleuté «pour donner plus de volume et de mystère au dessin», avoue l'auteur, et pour faire ressortir le blanc afin de «rehausser l'atmosphère de froid, de brume, de neige», l'aventure va toutefois au-delà du divertissement à l'esthétisme recherché. Elle expose aussi par l'entremise d'une trame narrative conséquente «une situation que l'on ne veut pas regarder en face, poursuit Bilal qui, avec son coup de crayon reconnaissable entre mille, espère finalement donner le ton d'un changement. «Si on devenait tous des planétologues, ce serait formidable.»

Et il ajoute: «C'est le rôle des artistes de s'engager. Il faut donner à voir ce qui nous préoccupe.» Une mission que le bédéiste souhaite encore se donner d'ailleurs dans deux autres albums placés eux aussi sous le signe du jour d'après et de la reconstruction d'une planète. Bien sûr, la «valeur argent», dit-il, n'y aura plus cours, anéantie par une crise financière, mais surtout par ce désastre écologique dont la désolante finalité inspire certainement ce créateur hors normes de bulles et de paysages torturés.

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