Biographie - Le cabaret mondial de Tristan Tzara

En 1957, un commando de jeunes poètes fait irruption dans une galerie d'art parisienne où se sont rassemblés, autour de Tristan Tzara, des nostalgiques du mouvement dada. «Nous manifestons, proclament les intrus, contre la dégénérescence des dadas.» L'un des jeunes gens sort un pistolet et tire plusieurs coups de feu sur un tableau de Man Ray. La police arrête les trublions. Man Ray demande qu'on les relâche et explique aux journalistes qu'à leur âge, il en aurait fait autant. «Au fond, ils ont eu une saine réaction», conclut le peintre et photographe américain. Les dadaïstes comme lui n'étaient rien de moins, se rappelle-t-il, que des artistes qui réclamaient la destruction de l'art...

Ce drôle d'événement, raconté par François Buot dans la première véritable biographie de Tristan Tzara, nous plonge dans l'ambiance qui régnait, en février 1916, au cabaret Voltaire de Zurich. Samuel Rosenstock, un poète roumain de 19 ans déjà connu sous le nom de Tristan Tzara, venait d'y fonder un mouvement révolutionnaire hors de toute catégorie. En feuilletant le dictionnaire au hasard, Tzara baptise «dada» ce mouvement cosmopolite et polyglotte qui n'est en réalité qu'une «belle atmosphère de bordel», comme le dira plus tard Aragon, déçu de ne pas avoir été de la fête. Soirée russe, soirée française, percussions africaines, improvisations scéniques, danses frénétiques au coeur de la Suisse alémanique pendant la Première Guerre mondiale! Né dans une oasis au milieu de l'Europe en flammes, Dada est tout, sauf une école littéraire.

Tzara se veut poète, mais, selon lui, la poésie, expression vitale de la liberté, est beaucoup plus qu'un art. «C'est en vertu du droit sacré à l'imagination, précisera-t-il, que l'antilittérature de Dada a subordonné l'art aux valeurs humaines.» Si Dada veut le bonheur de l'humanité, il se fiche de la politique. Tzara joue aux échecs avec un des clients du cabaret zurichois, un Russe moustachu et barbichu. «Je ne savais pas que Lénine était Lénine. Je l'ai appris bien plus tard», avouera candidement le poète.

Buot retrace avec brio l'évolution intellectuelle de Tzara, mais il aurait dû insister davantage sur l'opposition entre l'esprit européen, voire universel, de Dada et l'esprit étroitement français de l'avant-garde parisienne de l'époque. En 1919, dès que Tzara quitte Zurich pour Paris, les malentendus se multiplient. Comme la France est le pays des définitions, Dada, créé par un «barbare auto-stylé» et un «génie sans scrupules», doit désormais se définir à ses risques et périls. «Je suis contre les systèmes», proclame Tzara. André Breton, qui admire le poète roumain, ne cache pas ses réticences devant le nihilisme insouciant de Dada. «J'ai au même degré que vous la passion de détruire, dit Breton à Tzara. Mais ne faut-il pas s'en cacher?»

Le franc-parler de Tzara détermine déjà les relations ambiguës et tumultueuses que le père de Dada entretiendra avec le surréalisme. Ce nouveau mouvement, lancé par Breton en 1921, s'apparente à Dada mais s'en distingue en conservant au milieu du délire un sens discret des convenances. Il est dans une certaine mesure une réaction contre l'intransigeance anarchiste de Dada. La jungle surréaliste dissimule un reste de jardin à la française. Si le pape Breton peut se passer de Dieu, il ne rejette pas tout à fait l'esprit cartésien. Quant à son occultisme, si étranger à la lutte acharnée contre le mystère entreprise par Dada, il sent le sectarisme. La manie des excommunications dans le mouvement surréaliste se heurte au je-m'en-foutisme idéologique de Tzara.

Au lieu d'être doctrinaire, Dada deviendra mondain, au grand scandale de Breton. Tzara raffolera du jazz-band de Jean Cocteau, portera le monocle et dansera avec le Tout-Paris. Victime de son exubérance et de la fuite du temps, Dada éclate sans jamais mourir. En 1931, Tzara lui donne le visage assagi de L'Homme approximatif, saisissant recueil de poèmes qui décrit un être évoluant dans l'à-peu-près, «avec un coeur comme valise et une valve en guise de tête». La valise renfermera le mouvement surréaliste et le Parti communiste, ces frères ennemis, et la valve pourra les évacuer, en temps opportun, au nom de la liberté.

L'Homme approximatif mêle le bruit des chaînes au son des cloches sans se faire d'illusions. «Les cloches sonnent sans raison et nous aussi», écrit Tzara. Animé par «l'espoir somnambule», le poète appuie la cause républicaine au cours de la guerre d'Espagne et milite par la suite dans la Résistance.

Comme le souligne François Buot, de grandes figures de la beat generation, Corso, Burroughs et Ginsberg, reconnaîtront en Tzara un père spirituel et tenteront, avant qu'il ne meure, en 1963, de nouer des liens avec lui. C'est dire toute la puissance du «grain de tonnerre» et du noyau de rêve semés par Tristan Tzara dans un cabaret zurichois pour accomplir le décloisonnement bordélique du monde.