Maryse Condé - Identité multiple

Née en Guadeloupe, elle a cherché son identité autour du globe, de Paris à New York, jusqu'en Afrique de l'Ouest. Elle a connu l'idéalisme comme les désillusions du militantisme. Aujourd'hui, c'est dans son île natale, au coeur des Antilles, qu'elle aime par-dessus tout se retrouver. La romancière et universitaire Maryse Condé sera à Montréal cette semaine pour recevoir le prestigieux prix Metropolis bleu, remis lors du festival du même nom. Au même moment, elle fait paraître un roman, Histoire de la femme cannibale, aux Éditions Mercure de France.

C'est dans l'Afrique du Sud post-apartheid qu'elle a trouvé l'inspiration de son dernier roman, l'histoire d'un mariage entre un Blanc et une Noire sur fond de débat sur la lutte des races.

Là, elle a trouvé une Afrique qu'elle ne reconnaissait pas, très occidentalisée, loin de cette réconciliation tant vantée, où la violence noire a tristement pris le relais de la domination blanche et où l'on peut encore passer des heures dans une ville comme Le Cap sans croiser un seul Noir.

«Les gens m'ont paru tristes alors qu'il y a une sorte de vivacité en Afrique de l'Ouest», dit-elle. Selon elle, il y a sûrement progrès en Afrique du Sud, mais ce progrès, pour un observateur non averti, n'est pas manifeste.

Il faut dire que l'Afrique de l'Ouest, elle connaît, elle qui, autrefois mariée à un Guinéen, y a passé plus d'une décennie de sa vie. C'était un autre de ces voyages qui l'ont emmenée à la rencontre d'elle-même et de sa culture guadeloupéenne, forcément métissée, forcément plurielle.

Maryse Condé est née dans une famille noire petite-bourgeoise de la Guadeloupe. Elle a capté l'essence d'une enfance colonisée choyée, cette ambiance de «peau noire, masque blanc» racontée dans un livre intitulé Le Coeur à rire et à pleurer, paru en 1999 chez Robert Laffont. Elle y raconte comment la lecture de La Rue Case-Nègres, de Joseph Zobel, a été une révélation pour l'enfant qu'elle était, une prise de conscience de la condition noire, à l'origine de son engagement politique, un coup de tonnerre dans un ciel bleu.

«D'un seul coup tombait sur mes épaules le poids de l'esclavage, de la Traite, de l'oppression coloniale, de l'exploitation de l'homme par l'homme, des préjugés de couleur, dont personne, à part quelquefois Sandrino, ne me parlait jamais. Je savais bien sûr que les Blancs ne fréquentaient pas les Noirs. Cependant, j'attribuais cela, comme mes parents, à leur bêtise et à leur aveuglement insondable», écrit-elle dans Le Coeur à rire et à pleurer.

Élevée à la française dans une famille noire aisée, elle n'a vraiment mesuré l'ampleur du fossé entre les Noirs et les Blancs en Occident que lorsqu'elle est partie étudier à Paris. À l'époque, se souvient-elle, elle lisait Cheikh Anta Diop, ce Sénégalais qui écrivait dans les années 50 Nations nègres et culture, qui s'interroge sur la place de la civilisation noire dans l'histoire. C'est le début d'un certain militantisme marxiste, mais aussi d'une longue évolution qui la porte aujourd'hui à penser le monde autrement qu'à travers la simple confrontation des races.

«Quand j'étais jeune, se souvient-elle en entrevue, j'avais tendance à diviser le monde en deux: d'un côté le monde blanc, de l'autre le monde noir. C'était simple et facile. Au fur et à mesure que j'ai vécu, et que j'ai regardé autour de moi, j'ai compris que ce n'est pas si simple. Le monde des opprimés et le monde des oppresseurs, cela ne recoupe pas nécéssairement les couleurs. Le monde des oppresseurs n'est pas forcément blanc; il peut y avoir des gens qui s'érigent en dictateurs dans les peuples noirs. Il fallait un peu oublier les couleurs, aller au-delà des couleurs [...] C'est cela qui est le plus dur, arriver à voir le monde dans sa diversité économique, sociale et politique.»

Entre temps, Maryse Condé a écrit de nombreux romans, a fondé le département d'études françaises et francophones de l'université Columbia, à New York. De son roman en deux tomes, Ségou les murailles de terre et Ségou la terre en miettes, on dit qu'il dépeint admirablement l'esclavage et l'influence de l'islam en Afrique.

D'un mariage avec un Guinéen, qui la laissera mère de quatre enfants, et d'un long séjour en Afrique de l'Ouest, elle retient cependant que les différences culturelles entre Guadeloupéens et Africains sont plus importantes qu'on veut bien le croire. En Guinée, se souvient-elle, elle avait «tout à apprendre», jusqu'au malenke, la langue d'usage, qu'elle a bien dû maîtriser pour communiquer dans son nouveau pays. L'idée de la pureté raciale en prend pour son rhume. Et aujourd'hui, citant Oswald de Andrade, elle dit qu'«un colonisé ne peut pas se réclamer d'une culture pure. Un colonisé a fatalement intégré des valeurs occidentales. L'essentiel est de ne pas fétichiser ces valeurs occidentales, de ne pas les considérer comme supérieures aux autres. Je suis un Indien tupi qui joue du luth».

Maryse Condé partage sa vie, depuis plusieurs décennies, avec un Britannique de race blanche. Or, ce mariage lui est constamment reproché dans la communauté noire, comme le mariage mixte est reproché à Roseline dans le dernier roman de Condé, Histoire de la femme cannibale.

«On me reproche constamment [cette union], confie-t-elle. On me la reproche en Guadeloupe, on me la reproche aux États-Unis. Les gens me le reprochent. Il faut expliquer que, d'accord, je suis mariée à un Blanc, mais que cela ne veut pas dire que je sois complètement aliénée.»

Or, dit-elle, «même si c'est politiquement incorrect de le dire, il y a beaucoup moins de différences entre une Guadeloupéenne et son époux anglais qu'entre une Guadeloupéenne et son époux guinéen»!

Maryse Condé ne renie pas pour autant ses origines africaines. Mais ce qui l'intéresse désormais, c'est plutôt d'allier les morceaux qui composent son identité. «Je sais que je suis d'origine africaine, que les Noirs sont venus d'Afrique il y a quatre siècles, mais l'essentiel pour moi, c'est faire l'inventaire de ce que je suis devenue.»

Reste que le racisme, dans sa forme quotidienne, demeure présent dans l'oeuvre de Maryse Condé. Ce racisme qui fait qu'on vous confond constamment avec les gens de service, à cause de la couleur de votre peau, lorsque vous entrez comme cliente dans un restaurant fréquenté principalement par les Blancs. L'héritage piégé des siècles de servitude.

Écrivaine et professeur, Maryse Condé a cependant aussi voulu faire porter ailleurs son combat. En littérature, ce combat, c'est aussi de faire voir en l'Ivoirien Amadou Kourouma ou le Martiniquais Aimé Césaire de grands écrivains au même titre que Marcel Proust. Récemment, Maryse Condé a pris sa retraite de l'université Columbia, où elle a enseigné durant tant d'années. À Montréal maintenant de la reconnaître et de la fêter.

Histoire de la femme cannibale
Maryse Condé
Mercure de France
Paris, 2003, 320 pages