Andrée A. Michaud: nuits blanches et roman noir

Photo: Jacques Grenier

La bande sonore que l'on pourrait tirer de ce polar presque classique donne un avant-goût de son atmosphère. Le roman évoque Coltrane, Tom Waits, Gillian Welch, Lou Reed, Billie Holiday, Charlie Mingus, Riders on the Storm des Doors, une version de Georgia on My Mind par Willie Nelson. Du jazz, des accents de blues, des poursuites en pizzicato, la solitude feutrée d'une émission de radio nocturne. La nuit version Andrée A. Michaud.

«C'est un peu un défi que je me posais», raconte l'écrivaine, rencontrée chez elle, avec un petit trémolo dans la voix qui trahit la nervosité de celle qui se fait cuisiner. «Même si j'aime beaucoup la musique, je ne me considère pas comme une grande connaisseuse. Ça m'a poussée à faire des recherches, à me rapprocher d'un univers musical particulier», poursuit celle qui me reçoit dans une pièce remplie à craquer de livres. Sa table de travail, plus dépouillée et placée devant une grande fenêtre, donne sur un parc du Plateau Mont-Royal. À un mur, des photographies en noir et blanc de Bob Dylan et de Leonard Cohen veillent comme des icônes.

Lazy Bird, son huitième roman, raconte le cauchemar d'un homme, Bob Richard, un Québécois albinos engagé comme animateur de nuit par «la seule station de radio rentable de Solitary Mountain», une petite ville du Vermont («largement imaginaire», précise l'écrivaine). Le cauchemar d'un homme solitaire qui porte, du haut de sa quarantaine, un regard plutôt désabusé sur la vie. L'histoire d'un personnage marginalisé à la naissance et des liens qu'il tissera au cours du «sanglant été 2007» pendant lequel il sera la cible de harcèlement maniaque tandis que vont s'accumuler autour de lui les morts violentes.

Un frisson dans la nuit

«Bob Richard est un homme qui est en mouvement perpétuel, raconte-t-elle, qui va d'une ville à l'autre et d'un emploi à l'autre. Pour fuir quoi? Peut-être pour se fuir lui-même, pour oublier que, où qu'il se trouve, il ne réussit pas à créer des attaches. C'est un être qui est sans véritables racines et qui, pour cette raison, essaie de trouver un lieu où il va se sentir mieux. Il sait très bien, en même temps, que ça n'existe pas.»

Le titre est une référence directe à l'une des pièces de Blue Train, l'un des albums les plus connus de John Coltrane, colosse du saxophone et du jazz. Mais si la musique y est omniprésente, c'est surtout un film de Clint Eastwood de 1971, Play Misty for Me (Un frisson dans la nuit dans sa version française), dont la bande sonore fait elle aussi la part belle au jazz, qui sert de base au roman. Le film d'Eastwood, comme le Lazy Bird d'Andrée A. Michaud, raconte la descente aux enfers d'un animateur de radio traqué par une auditrice obsédée.

L'atmosphère du roman est un mélange de Stephen King, de CSI, de Fatal Attraction et, pourquoi pas, de beaucoup d'Andrée A. Michaud. «J'ai essayé de mettre les règles du polar à mon service plutôt que de me mettre au service des codes traditionnels du genre», précise-t-elle en rappelant avoir déjà utilisé, dans plusieurs de ses romans, certains éléments du roman policier. «Cette fois, j'avais envie d'en faire un vrai. Mais je n'ai pas l'intention de devenir une auteure de polar, ce que je suis en train d'écrire n'a rien à voir avec ça. J'avais envie de m'amuser. Et je pense que c'est encore mon univers...»

Cinéphilie avancée

Tout comme elle l'avait fait dans son roman précédent, Mirror Lake (Québec Amérique, 2006, prix Ringuet), Andrée A. Michaud a pris plaisir à émailler Lazy Bird de nombreuses références à la culture populaire américaine. Aux univers de l'Amérique de Sam Shepard et de David Mamet.

«C'est mon nouveau dada», confie l'auteure d'Alias Charlie (1994) et des Derniers Jours de Noah Eisenbaum (1998), plus connue depuis Le Ravissement, qui lui a valu en 2001 le Prix du Gouverneur général. «J'avais peut-être aussi l'impression que je n'étais pas allée au bout avec Mirror Lake. D'abord parce que l'histoire cette fois s'y prêtait bien, que ça se passe aux États-Unis et que je poursuivais ce que j'appelle mon exploration du proche territoire américain. Mais c'est aussi une façon de mettre en parallèle deux cultures: la culture québécoise et la culture étasunienne, qui sont elles-mêmes comprises dans la culture de l'Amérique du Nord à laquelle on appartient.» Les références musicales, en ce sens, allaient elles aussi de soi.

Pour ce qui est du gros clin d'oeil au cinéma qui traverse Lazy Bird, l'écrivaine rappelle que son univers est lui-même fortement teinté de références au 7e art. «Je peux difficilement faire autrement que de les mettre dans mes romans. Spontanément, lorsqu'une image me vient ou que je fais certaines comparaisons, c'est souvent des images de films qui s'imposent. Dans le quotidien, ça peut même être parfois agaçant pour mon entourage», reconnaît-elle en riant.

C'est Montpelier, minuscule capitale du Vermont, qui a servi de modèle à Solitary Mountain. «J'étais passée par là quelques années avant l'écriture du livre, et j'étais littéralement tombée en amour avec cette petite ville. Je m'étais dit qu'un jour j'écrirais un roman qui aurait pour décor Montpelier.» Dans une petite communauté, tout le monde devient rapidement suspect et tout le monde se soupçonne. C'est un terreau parfait, à ses yeux, pour planter ce genre d'histoires. «La ville n'est pas un matériau littéraire qui m'inspire», ajoute-t-elle.

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Collaborateur du Devoir

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LAZY BIRD

Andrée A. Michaud

Québec Amérique

Montréal, 2009, 420 pages