Lettres francophones - Dans le labyrinthe

Auteur d'une quinzaine de romans, dont La Lagune, en 1974, qui lui valut le prix du meilleur roman, nouvelliste, essayiste et biographe de Poe ainsi que de Baudelaire, Claude Delarue, originaire de la Suisse romande, livre avec Les Chambres du désert un ouvrage fascinant dont les allures de roman policier font contrepoint à l'interrogation existentielle qui le traverse.

Un compositeur de musique peu connu, Jérôme Beauchamp, se trouve engagé presque malgré lui dans la recherche de son ami Andrezej Rawicz, photographe célèbre, disparu sans laisser d'adresse. C'est la soeur d'Andrezejj, Sonia, cantatrice et amante de Jérôme, qui pousse celui-ci à mener l'enquête et à quitter l'Australie, où il séjourne depuis de nombreuses années, pour suivre la piste possible de son frère en Europe. Au même moment, toujours en Australie, un voyageur inconnu s'installe à Coober Pedy, capitale mondiale de l'opale, dans le but de repérer un gisement jadis exploité par son grand-père. Ce survenant, qui se fait appeler Adam Owl, s'installe au Dedalus Hotel, établissement luxueux dont la particularité est de se déployer non pas en surface mais dans les profondeurs de la terre. Ainsi le roman fait-il alterner, en une ordonnance rigoureuse, les deux motifs de la quête qui animent les personnages: celui du déplacement et celui, plus inquiétant, du voyage immobile au coeur du labyrinthe humain. Dans l'un ou l'autre cas, ce sont les lieux qui sont d'abord interrogés et convoqués à titre de témoins.

Le parcours qu'emprunte Jérôme Beauchamp le mène à quitter sa retraite paisible en Australie, où il semble résigné à finir ses jours comme compositeur sans orchestre et sans public, pour se rendre dans la capitale française afin d'y retrouver son ami disparu, Andrej. Les retrouvailles avec la Ville lumière sont décrites avec le regard aigu de celui qui en a déjoué les mystères depuis longtemps: «C'était l'heure de l'apéritif. L'heure où naguère, quand assis derrière le bureau chantourné et mastoc monté sur une estrade au milieu du hall central, attendant d'hypothétiques amateurs de théâtre ou de cabaret pour leur vendre un billet, je lisais Les Onze Mille Verges d'Apollinaire et observais à la dérobée de très vieilles caravelles couvertes d'or, boucanées par les lointains voyages sentimentaux et les expéditions guerrières, glissant toutes voiles dehors vers le bar Hemingway; l'heure où les mains alourdies de bagues, étoilées de naevus, soulèvent entre leurs serres écarlates le mille et unième verre de champagne pour boire en riant au souvenir de ceux qui n'ont plus soif, l'heure aussi où le concierge, cette institution en uniforme, griffonne pour un octogénaire solitaire l'adresse d'une putain de luxe, puis commande du caviar pour la veuve du 106.» Jérôme s'adapte tout de même assez bien à son nouveau rôle de détective privé et, faute d'Andrej, retrouve d'anciens amis et reprend ses habitudes de citadin familier des cafés et des bars. Mais voilà qu'au moment même où il croit reconnaître la silhouette de son ami, un accident l'oblige à séjourner quelques jours dans un hôpital français. Il s'y retrouve sans papiers et, condamné à l'anonymat, parvient à s'enfuir dans un Paris inondé par une crue sans précédent. Il en sera quitte pour renouer, entre deux verres de vin, avec l'image de ce jeune homme qu'il était jadis, un jeune homme «assis solitaire à l'écart devant ses feuilles de papier à musique, ce jeune espoir désespéré épris d'abstractions sonores qui restait là des heures durant à révolutionner les harmonies». Mais il s'éloignera assez vite de ce monde de souvenirs: en empruntant les pas de son ami et en suivant sa trace, il croit sans doute pouvoir échapper à son propre sentiment d'échec.

Adam Owl, à sa façon, tente aussi de retracer des vestiges d'un monde perdu, celui du grand-père prospecteur dans les mines d'opale d'Australie. Mais ce retour s'accompagne chez lui d'un désir d'enfouissement du passé, désir rendu symboliquement par le lieu même où il choisit d'habiter, le Dedalus Hotel, hôtel souterrain dont chaque étage est séparé d'une épaisseur de plafond d'au moins deux mètres. Sa propre chambre, se trouvant à une profondeur de 25 mètres sous terre, est entourée d'un silence quasi total. «Sortant de l'ascenseur, Owl écoutait avec délices le bruissement de la porte coulissante se refermant derrière lui, le claquement étouffé des santiags sur les dalles du couloir et, enfin, cet indescriptible bourdonnement du sang circulant dans le cerveau; la rumeur du silence. Jamais il ne croisa personne, aucun signe ne laissait deviner à ce niveau la présence d'autres clients. En fait, il était le seul habitant de l'étage.» Pour échapper à ce silence, les habitants de Coober Pedy ont inventé des environnements sonores préenregistrés qu'ils installent dans les demeures: conversations, bruits familiers, bourdonnement d'insectes ou fond musical: «Dans la chambre d'Adam Owl, le hasard avait voulu que ce fussent des bêlements de moutons qui, s'amplifiant peu à peu, donnaient l'illusion qu'un troupeau entier traversait sans se hâter l'espace cavernicole avant de s'évanouir dans l'épaisseur de la roche.» Mais le voyageur a aussitôt demandé qu'on interrompe ces bruits, au risque de se trouver «bien seul», comme on le lui a laissé entendre. L'allusion aux moutons n'est pas fortuite: Adam Owl, se rappelant un moment les aventures d'Ulysse, se fait appeler «Personne» lorsqu'il doit subir un interrogatoire de police pour un méfait commis dans le musée de l'opale. Mais la supercherie, cette fois, n'aura que peu d'effets.

On n'échappe pas si facilement à son propre passé. Adam Owl, dont le nom d'emprunt connote le commencement de l'humanité et l'oeil qui voit dans la nuit, s'enfonce peu à peu dans les méandres de sa propre mémoire et devient, sous le regard complice des habitants de Coober Pedy, prisonnier à la fois d'un jeune monstre psychopathe, nouveau Minotaure enfermé dans un espace labyrinthique désigné sous le nom de dugout, et des images surgies de son existence antérieure, une existence habitée de fantômes tenaces. Il s'en tirera, comme Icare, en tentant de fuir de nouveau. Comme Icare encore, la chute n'en sera que plus spectaculaire.

Roman complexe, celui-ci emprunte à la musique son art du contrepoint et l'idée d'une reprise, avec de nombreuses variations, d'un thème riche en harmoniques: celui de la création et des aléas du statut de l'artiste, de l'infime distance qui sépare le prétendu succès de l'échec présumé, de l'atmosphère de doute qui entoure toute incursion dans le monde de l'inconnu. En choisissant comme héros principal un photographe célèbre dont la réputation était liée à une sorte de «don de seconde vue» mais un don qui, selon les indices, prenait souvent l'aspect de présages inquiétants, le romancier, par ailleurs biographe de l'auteur du Portrait ovale, Edgar Poe, a fait intervenir les pulsions de vie et de mort qui habitent tout artiste, mettant ainsi discrètement en garde contre le risque de figer, en les fixant, les contours mouvants des êtres et des choses. Son nouvel Icare, attiré par «la puissance des apparences», a voulu s'approcher au plus près de l'instant qui transforme l'existence en destin. Il entraîne le lecteur à sa suite dans un voyage énigmatique et singulier.

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