Histoire - La science et la politique du mal

Le très vilain docteur Aribert Heim serait mort des suites d'un cancer, au Caire, en Égypte, en 1992, selon des informations révélées par le New York Times il y a quelques jours. Le criminel de guerre nazi le plus recherché, devenu musulman, se faisait appeler Tarek Farid Hussein. Il avait 78 ans. Pendant la guerre, le docteur SS fut en poste dans trois camps, dont le méphistophélique Mauthausen, dans son Autriche natale. Il y était surnommé «docteur mort» par les détenus, notamment parce qu'il injectait des produits toxiques directement dans le coeur de ses victimes.

Des hommes de science de ce genre, cruels et amoraux, le IIIe Reich en comptait des dizaines de milliers, tous compromis à divers degrés avec le régime assassin. Quand les nazis prirent et confisquèrent le pouvoir, l'Allemagne dominait le monde scientifique et technologique depuis des décennies. Sa puissance industrielle et militaire reposait sur la recherche et le développement, menés par des savants magnifiquement formés dans des universités considérées comme les meil-leures du monde avec celles de la Grande-Bretagne. L'Allemagne dominait les autres nations pour le nombre de lauréats de prix Nobel.

Seulement, ce monde, comme l'ensemble de la société allemande, a basculé très rapidement dans le noir chaudron de l'idéologie et de la pratique nazies. La science allemande instrumentalisée et aryanisée a chuté aux enfers en entraînant avec elle ses tâcherons comme certains de ses plus illustres représentants.

C'est cette compromission monstrueuse que décrit avec verve l'historien et journaliste John Cornwell dans Les Savants d'Hitler. Son analyse soupèse le problème sous tous les angles, aussi bien en présentant la culture scientifique du Führer et les élucubrations mystico-pétées du chef des SS Heinrich Himmler qu'en suivant à la trace la destinée des savants allemands pendant et après la guerre ou l'application des politiques racistes (notamment antisémites) dans les laboratoires, les facultés ou les centres de recherche.

Toutes les disciplines majeures sont passées en revue. Les terrifiantes exactions des médecins hantent encore le monde. En fait, note Cornwell, cette catégorie professionnelle dépassait toutes les autres pour sa ferveur nazie. Près de 45 % des membres de la Chambre des médecins du Reich étaient aussi inscrits au NSDAP, le parti hitlérien. Les juristes suivaient avec un nazi déclaré sur quatre (25 %). Le renvoi des médecins juifs, formant 16 % du corps médical allemand, commença dans certaines associations dès le mois de mars 1933, soit quelques semaines après la prise du pouvoir. En 12 ans, les docteurs vont aussi bien participer à l'élimination des handicapés et des malades mentaux que mener d'effroyables «expériences» avec les détenus des camps. Plus de 350 médecins servirent dans l'archipel concentrationnaire, soit un docteur allemand sur 300.

Physiciens et ingénieurs

Les physiciens et les ingénieurs plongèrent aussi dans la fange. S'ils réussirent à produire les premiers avions à réaction et les premières fusées (dont les terribles V2), le secret de la bombe atomique fonctionnelle leur échappa. Le Prix Nobel Werner Heisenberg a fini par symboliser ce pacte avec le diable. «Il soutient les buts de guerre d'Hitler, résume Cornwell. Si l'on peut invoquer une petite circonstance atténuante avec le fait qu'il ne défendit que la guerre avec la Russie, par opposition à la guerre de l'ouest, il ne s'interrogea point sur l'illégalité et la brutalité de toute la guerre.»

Le pays perdit le quart de sa communauté de physiciens d'avant 1933, dont Einstein, Franck, Gustav Hertz, Schrödinger, Hess et Debye, tous couronnés du prix Nobel. La saignée fut aussi importante en mathématiques, en chimie et dans toutes les disciplines à vrai dire. Ce transfert de cerveaux favorisa les Alliés, qui réussirent à mettre au point la bombe atomique lâchée sur deux villes japonaises et le premier ordinateur utilisé pour percer le code secret des communications de l'armée allemande.

Les derniers chapitres s'emploient à démontrer que les sociétés démocratiques ne se préservent pas de manière absolue de la corruption et de l'instrumentalisation de la science, ce présumé univers de la parfaite liberté. La course aux armes de destruction massive et totale pendant la guerre froide le montre bien assez, une course d'ailleurs menée avec une partie des savants allemands dénazifiés. «Les hommes de science ne sauraient feindre d'ignorer sous quels auspices ils travaillent et reçoivent des fonds, ni relâcher leur vigilance morale et politique, même s'ils croient qu'une démocratie est le meilleur de tous les mondes possibles pour la conduite de la science», conclut John Cornwell.

Un portrait du pire

En tout cas, jusqu'à preuve du contraire, comme le disait sir Winston, la démocratie demeure le moins pire des régimes politiques. L'encyclopédie de Mathilde Aycard et Pierre Vallaud propose un portrait du pire dans son ensemble, une «approche globale du IIIe Reich», comme le dit la présentation. Tout y passe, la genèse de cette catastrophe, son histoire et sa fin.

Le livre-monument comprend quatre parties: une histoire analytique du régime, un dictionnaire sur les événements et les principaux protagonistes de ce temps, un atlas et une chronologie. Le travail a nécessité dix bonnes années et bénéficie des dernières recherches sur la matière sombre, par exemple les archives déterrées après la chute du bloc communiste.

Près de 260 illustrations et une quinzaine de cartes complètent le portrait de groupe avec Hitler. Par contre, il n'est jamais fait mention du docteur Aribert Heim, boucher de Mauthausen, une des trop nombreuses bêtes immondes de ce monde englouti...

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Les Savants d'Hitler

Histoire d'un pacte avec le diable

John Cornwell

Albin Michel

Paris, 2009, 503 pages

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Allemagne IIIe Reich

Histoire/encyclopédie

Mathilde Aycard

et Pierre Vallaud

Perrin

Paris, 2009, 543 pages

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