Qui êtes-vous ? Réponse d'Emmanuel Carrère

Emmanuel Carrère
Photo: Pascal Ratthé Emmanuel Carrère
Oui, Carrère écrit bien ses reportages factuels et ses documentaires. La preuve, D'autres vies que la mienne résume justement le ton; le sujet est placé, en même temps que celui qui tient le cadre et parfois se place aussi dedans. Cette fois-ci, il est simple témoin. Avec son outil spéculaire, il y raconte ce qu'on lui confie, observé un peu de biais.

Quel est le propos de ce dernier ouvrage? Étienne Rigal, un juge, en est l'âme. Autour de Juliette, qui est morte, une amitié se noue entre le juge, le mari et l'écrivain. Étienne et Patrice vont d'abord se confier au troisième homme, puis le convier à faire siens les détails du sujet: la lutte contre le cancer. Ils se retrouvent au coeur d'un scénario dramatique qui colle à la vie.

Le talent de Carrère nous fait accepter d'entrer dans la dynamique d'une famille, d'apprendre sur le métier d'un juge qui s'occupe des recouvrements de dettes, de vivre son combat contre l'injustice sociale, alors qu'il est touché par un autre fléau, la maladie. Par la force de l'écriture, on accepte de tout savoir d'une vie.

Après soi, les autres

Tout est vrai dans ce livre, qui ouvre sur le tsunami de Noël 2004, déferlant devant son hôtel, le laissant indemne. La mort sous la vague au Sri Lanka, la belle-soeur cancéreuse, les fillettes orphelines, la mort répand un désarroi auquel répond l'enquête et les mots de Carrère qui font un livre... Bref, tout ce que vous voulez savoir, il lui donne une forme: votre curiosité indicible, vos questions impensables, il y répond.

Il a longtemps joué au fou, crié au loup, livré ses angoisses, avoué sa jalousie et ses déprimes. On les devine, tapies au fond, mais cette fois refoulées par une belle assurance, dans la confidence du bonheur et de la réussite, sans vanité, alors qu'il donne toute la place à la noblesse de ses interlocuteurs.

Carrère porte sa caméra vidéo, légère, dans des mots retenus avec sang-froid. On se souviendra de Retour à Kotelnitch, en 2004, comme d'un exercice sans concession sur soi. Avec Un roman russe, en 2007, il avait exploré une forme d'autobiographie sur les origines russes de sa famille. L'Adversaire, ou la double vie de Jean-Claude Romand, en 2000, s'appuyait sur un fait divers macabre, à la première personne. En remontant vers soi, depuis La Moustache en 1986, il a trouvé le chemin qui va vers autrui.

Analyse de la psyché

Comment soutient-il l'intérêt? Excellent technicien, grand lecteur de romans, russes entre autres, et de polars, il sait plonger dans le mal, la douleur et la peur, puis y saisir la paradoxale volonté de vivre malgré les obstacles. Ce qu'il en retire est naturel, émouvant et plein de sa

présence, qu'un lecteur peu informé peut suivre avec aisance.

D'autres vies que la mienne ne joue ni sur l'innocence ni sur la perversion qu'on relève dans ses livres antérieurs. Accédant désormais à un «je» conquis, il s'abandonne à l'action qui agit de l'extérieur sur sa plume. Il a trouvé dans la psychanalyse une libération de ses propres entraves, un tao de la vie. L'équilibre respire dans ces témoignages construits comme des fictions: le matériel humain prend forme.

Tel Un roman russe, D'au-tres vies que la mienne con-fronte des récits hétérogènes, des pans associés presque par hasard.

Mais ce collage prend, par magie, devenant resserré peu à peu avec intelligence. Ni le réel ni le temps ne se dispersent. Carrère y instille sa conscience sociale, sa compassion et son intuition pour résister à tout ce qui pénètre, venues d'autres vies que la sienne, dans chaque psyché.

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Collaboratrice du Devoir

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D'autres vies que la mienne

Emmanuel Carrère

P.O.L.

Paris, 2009, 310 pages