Philosophie - La vie au-dessus de tout

Pourtant, il écrit: «La réponse "parce que" que fait l'enfant au "pourquoi?" de l'adulte est celle d'un sage qui, comme tout sage, s'ignore.» Dire «parce que», sans plus. Peut-on, en misant là-dessus, fonder une philosophie de l'énigme? C'est la gageure que Bertrand soutient en faisant appel à une intelligence primitive, semblable à celle de l'animal.

Son essai Le Défi de vivre se veut un plaidoyer pour le corps, le silence, l'instinct, l'intuition, la méditation. On y trouve un jugement qui peut paraître péremptoire: «L'animal est naturellement authentique, mais l'homme est faux dès lors qu'il pense.» En tentant de nuancer les choses, Bertrand élabore une réflexion déconcertante, mais pleine de sérénité.

Dans une optique nietzschéenne, l'homme s'y définit comme un «nouvel animal» dont la présence physique, la vitalité, le dédain de la parole lui permettent d'apprivoiser le vide au lieu de l'oublier par le divertissement. Pour Bertrand, «le rapport au vide» compte plus que l'expérience religieuse et tout le reste.

Le philosophe québécois voit dans la méditation sur le néant une source de vie qui incite l'être humain à se détacher de la fausseté de l'univers médiatique. «C'est, souligne-t-il, dans la méditation que nous abandonnons nos prétentions et nos préjugés et que nous nous sentons très proches des animaux.»

Bémols

On regrette qu'un homme si sensible à la création artistique demeure parfois incapable de trouver les saillies qui pourraient insuffler à son discours la vie tant célébrée. Par des exemples convaincants et des images judicieuses, Bertrand aurait dû éclaircir au moins deux de ses affirmations: «La vie est une force plus grande que nous» et «Cette force se ressent d'abord par l'affect de joie».

Son style n'a guère le frémissement du romantisme germanique, courant littéraire dont Nietzsche était l'héritier. Le penseur allemand signalait dans Le Gai Savoir (1882 et 1887) que la montée de l'incroyance en Europe, la fameuse «mort de Dieu», annoncée déjà par le romancier Jean-Paul dans Siebenkäs (1796-97), avait pour conséquence un «bonheur» semblable à une «aurore», étrangement au-dessus de l'humanité.

Nietzsche ne craignait pas de mettre sur les lèvres du fou qui ne trouve plus Dieu l'explication de cette absence: «C'est nous, nous tous, qui sommes ses assassins!» Il précisait que «l'ancien Dieu est mort», comme si l'événement cachait la naissance d'un dieu nouveau, étranger aux conventions.

En soutenant, à la suite de Nietzsche, que la vie est supérieure à l'être humain, Bertrand ne semble pas s'apercevoir que cela renouvelle les interrogations séculaires sur l'existence ou la non-existence d'un absolu immatériel. Ce réexamen tacite du problème reste l'une des richesses de son livre, et n'est nullement la moindre.

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Collaborateur du Devoir

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LE DÉFI DE VIVRE

Pierre Bertrand

Liber

Montréal, 2009, 232 pages

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