Littérature québécoise - Jacques Poulin, le roman et l'art du rapaillage

Jacques Poulin
Photo: Jacques Poulin

Québec — Son dernier roman est coiffé d'un titre qui prend des allures de boutade ou de déclaration politique. L'anglais n'est pas une langue magique, le 12e titre de Jacques Poulin, est une histoire de résistance et d'affinités. L'écrivain né à Saint-Gédéon-de-Beauce en 1937, auteur d'oeuvres phares comme Volkswagen Blues et Les Grandes Marées, reçoit dans ses quartiers d'hiver, au dernier étage de la tour du quartier Saint-Jean-Baptiste, qu'il habite à Québec.

Au bout d'un court labyrinthe de couloirs, un petit vestibule séparé du séjour par un rideau de billes multicolores, une cuisine laboratoire, une grande baie vitrée orientée plein nord. Dans une autre pièce, un écritoire posé sur une planche à repasser vient rappeler les maux de dos chroniques de l'écrivain et la ferveur tranquille qu'il voue à Hemingway. Un épais silence, troublé seulement par le tic tac d'une horloge murale, enveloppe les lieux.

Étendu dans une chaise longue de camping, l'homme à la barbe blanche, qui ressemble à un vieux hippie, est calme comme un hibou. Mais comme tous les grands timides, Jacques Poulin semble aussi livrer un combat permanent contre le silence et l'à-quoi-bon. Les mots, chez lui, qu'ils soient écrits ou qu'ils soient parlés, donnent l'impression d'emprunter une trajectoire sinueuse et insoupçonnable. Le temps, on le perçoit assez tôt, semble ici s'écouler selon d'autres lois.

Constance et discrétion

Manière de suite à La traduction est une histoire d'amour, paru il y a deux ans, son dernier roman ne risque pas de dérouter ses lecteurs les plus fidèles. «Une lectrice m'a écrit un jour une lettre, raconte-t-il, pour savoir ce qui arrivait à Limoilou, la jeune fille qui fait une tentative de suicide dans le roman. Je ne voulais pas vraiment écrire une suite, j'ai donc mis un narrateur différent, pour introduire un ton nouveau, et j'ai aussi inventé un petit frère à Jack. J'ai répondu à la demande de cette personne-là, mais en essayant de bâtir autour.»

Jacques Poulin y met en scène un autre métier lié à l'écriture et à la lecture. Alors que ses protagonistes ont tour à tour été écrivain, traducteur, bibliothécaire ambulant ou écrivain public, le petit frère de Jack Waterman, lui, est lecteur sur demande. C'est la véritable origine de ce nouveau roman, racontera-t-il. Les livres aident-ils à vivre? «Je suis toujours étonné de l'importance que certaines personnes attachent aux livres», commentera-t-il seulement.

De plus en plus, il l'avoue, Jacques Poulin puise le sujet de ses nouveaux livres dans la matière existante de ses propres romans.

Un art du rapaillage

L'anglais n'est pas une langue magique a ainsi bénéficié du travail «de lecteurs d'une patience sans limites», reconnaît-il. Il a ainsi notamment reçu l'aide d'un professeur d'université qui lui a permis de faire des liens pertinents avec ses autres oeuvres, d'éviter autant que possible de se répéter. «J'ai eu l'impression que ça m'évitait parfois de dériver, comme on est parfois emporté lorsqu'on écrit. C'est quelqu'un qui connaissait bien mes livres, alors que moi j'oublie parfois même le nom de mes personnages... C'était comme un garde-fou», dira-t-il. Sans jeu de mots? «Non, non, avec jeu de mots!», insiste-t-il en riant de bon coeur.

Le grand frère, Jack Waterman — l'écrivain réfugié dans sa bulle, qui travaille à un roman dont le thème est celui de la place du français en Amérique —, la soeur aimée, le souvenir d'un oncle conducteur de bibliobus: c'est toute une courtepointe familiale que semble ainsi nouer ce roman, qui entretient tout plein de correspondances avec l'oeuvre antérieure de Poulin — les partisans de l'anglais comme langue magique ou les animateurs d'une «talk radio» de la Vieille Capitale parleraient plutôt de «patchwork».

«C'est fait avec plein d'affaires, dira Jacques Poulin en parlant de ses livres, des souvenirs et des choses inventées, d'autres dont on a entendu parler, des choses vues ou lues. Des choses d'origines diverses et très peu de ce que certaines personnes prêtent à un écrivain, c'est-à-dire l'imagination. Moi, je n'ai pas le sentiment d'avoir cette qualité. C'est pour ça que je pense à mes livres comme... Comme une sorte de rapaillage.»

Un livre en chasse un autre

Le sujet de la présence française en Amérique, il l'avait déjà effleuré en écrivant Volkswagen Blues, roman paru en 1984. «J'avais alors pris conscience que, sur la piste de l'Oregon, il y avait des traces de plein d'explorateurs français. Et tout le temps de l'écriture de ce roman, j'ai lu le très, très beau livre de monsieur Vaugeois, qui s'appelle America, et qui pour moi est la merveille des merveilles...»

«Que le Québec, que la présence française ait été aussi vaste à une certaine époque et qu'elle ait été refoulée jusqu'à être ce que nous sommes maintenant, autant géographiquement que moralement, ça ne me paraît pas être une très grande réussite. J'ai comme une sorte de nostalgie de ce que ç'aurait pu être», avoue-t-il.

Le sujet, visiblement, le travaille, et Jacques Poulin reconnaît qu'il n'en a pas fini avec lui. Et comme chez plusieurs de ses collègues écrivains, lorsqu'un nouveau livre est écrit, révisé, publié, il se voit très vite chassé par le prochain. Celui qui reste encore à faire.

Sans trop en dévoiler de ses projets, il faudrait peut-être s'attendre, à propos d'anciens personnages, au retour de la Grande Sauterelle, cette jeune mécanicienne métisse, née d'une mère montagnaise et d'un père québécois francophone, qui accompagnait Jack Waterman entre Gaspé et San Francisco dans Volkswagen Blues.

Mais d'ici là, comme il le fait dire à Waterman dans son nouveau roman, «les mots arrivent à petites gouttes». Il rit, puis il ajoute: «Et parfois ils n'arrivent pas du tout.»

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Collaborateur du Devoir

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