Éditer en région?

Éditer en région, c'est possible, nous prouvent, bon an, mal an, une kyrielle de petits et grands éditeurs. Mais il faut y mettre le temps, la passion, le génie, et parfois le prix. C'est ce que racontent des éditeurs qui publient en français d'un bout à l'autre du pays. Collection de témoignages.

Trois-Pistoles, c'est la période de l'agnelage. Victor-Lévy Beaulieu y combine l'élevage des brebis à l'écriture et à la publication de livres, aux Éditions Trois-Pistoles, qu'il a fondées en 1994. Trois-Pistoles, c'est son patelin. Il y a passé une partie de son enfance, l'autre partie s'étant déroulée dans le village de Saint-Jean-de-Dieu, un peu à l'intérieur des terres. Entre cette enfance et son retour dans la région, à partir des années 1980, l'homme a passé plusieurs décennies à faire de l'édition à Montréal. Aujourd'hui, l'édition en région, il connaît. Il en mesure les désavantages et les joies, des difficultés d'accès à Internet aux beautés du paysage, et se réjouit aujourd'hui, après 15 ans d'efforts, d'avoir connu sa première année de rentabilité l'an dernier.

Pour lui, l'aventure de l'édition en région commence au début des années 1980, quand il achète sa maison de Trois-Pistoles. À cette époque, il est toujours chez VLB éditeur, qu'il a fondé à Montréal, mais il tente de partager son temps entre la métropole et sa région natale. Rapidement, il s'aperçoit que ce partage du temps n'est pas possible. Les Éditions VLB sont bien établies à Montréal et, si les auteurs de Rouyn, par exemple, ont l'habitude de prendre la route pour visiter leur éditeur dans la métropole, le chemin parcouru en sens inverse, de Montréal vers la région, est beaucoup moins fréquent. Il se rend compte aussi qu'une maison d'édition ne peut pas s'épanouir sans la présence continue de l'éditeur, qui y tient un rôle primordial d'animateur.

«En même temps, mon rêve était de faire comme Robert Morel, un éditeur français qui avait laissé Paris pour s'établir dans un coin perdu», dit-il.

Un jour, Victor-Lévy Beaulieu, qui souhaitait par ailleurs récupérer à son compte son propre fonds de livres, rencontre Nicole Filion, autopubliée à Amqui, qui lui soumet un manuscrit. C'est un coup de coeur et il décide de l'éditer. Ce sera le premier manuscrit publié aux Éditions Trois-Pistoles, en dehors des oeuvres de Victor-Lévy Beaulieu. Depuis, l'éditeur publie de 20 à 25 ouvrages par année, avec des signatures qui viennent d'aussi loin que de Sainte-Anne-des-Monts.

Difficulté de se faire publier à Montréal

L'édition francophone en région n'est toutefois pas toujours le résultat d'un retour aux sources, après un séjour dans les grands centres urbains que sont Montréal et Québec. Au Manitoba, à Saint-Boniface, par exemple, les Éditions du Blé ont pignon sur rue depuis 1974, pour répondre aux besoins de la population francophone de trouver un éditeur qui comprend sa réalité. «Et il y avait aussi des lecteurs pour les livres d'ici», dit Anne Molgat, qui tient la maison du boulevard Provencher.

«Les auteurs d'ici ne se faisaient pas publier au Québec, à l'exception de l'écrivaine la mieux connue du Manitoba francophone, qui est Gabrielle Roy», dit-elle. Gabrielle Roy, dont c'est le centième anniversaire de naissance cette semaine, n'a d'ailleurs pratiquement pas été publiée par des éditeurs de sa région natale.

«C'est normal que les communautés veuillent leurs propres maisons d'édition, et veuillent être celles qui produisent la littérature de leur milieu», dit-elle. Aujourd'hui, les Éditions du Blé publient en moyenne six titres par année. Sur le plan de la distribution, elles profitent beaucoup des deux librairies francophones de Saint-Boniface, qui rendent leurs ouvrages disponibles au grand public. Les médias locaux prennent également le relais de leur promotion auprès de la population francophone de la province, qui compte autour de 50 000 têtes. «Nos livres sont disponibles au Québec, mais nous vendons moins au Québec qu'ici, dit-elle. Et ce, malgré l'énorme disparité entre les marchés.»

Trouver un distributeur

Au Saguenay, où les Éditons JCL sont établies depuis une trentaine d'années, une nouvelle maison d'édition vient de voir le jour. Simon-Philippe Turcot et sa compagne Mylène Bouchard ont fondé les Éditions La Peuplade en juin 2006, dans la maison même où Mylène Bouchard est née, à Saint-Henri-de-Taillon. Ici, on veut se libérer d'une étiquette de littérature régionaliste. Et les affaires vont bon train, selon Simon-Philippe Turcot. Au début, le couple a lui-même fait une tournée de l'ensemble du Québec pour rencontrer les libraires et assurer la visibilité de ses livres. Après deux ans et demi d'autodistribution, les Éditions La Peuplade ont convaincu le distributeur Dimédia de s'occuper de leurs envois. La maison d'édition organise aussi plusieurs lancements à Montréal et ailleurs, pour accroître la visibilité de ses titres auprès des médias nationaux. Chez JCL, on tente par ailleurs de se démarquer par la vente de droits à l'étranger. «Parfois, on fait affaire avec des relationnistes de Montréal, explique Judith Bouchard. Par contre, la vie en région est souvent moins chère et les frais de loyer sont moins élevés.»

Aux Éditions Vent d'ouest, de Gatineau, on trouve aussi des avantages à publier en français hors des grands centres, même si la maison, qui se spécialise aujourd'hui dans l'édition pour la jeunesse, publie désormais une majorité d'auteurs qui ne viennent pas de l'Outaouais. En étant établis à Gatineau, «on obtient davantage d'appuis de la région», dit Michel Lavoie, qui dirige la maison d'édition.

Au Nouveau-Brunswick, des éditeurs comme Perce-neige doivent relever des enjeux d'un autre ordre. «Soixante-cinq pour cent des francophones [du Nouveau-Brunswick] vivent en milieu rural», dit Serge-Patrice Thibodeau, qui est désormais à la tête de la maison établie à Moncton. «Les francophones du Nouveau-Brunswick affichent le taux d'analphabétisme le plus important au pays, après le Nunavut», dit-il. Fondées en 1980 pour donner une voix à de jeunes poètes qui ne se sentaient pas représentés par les défuntes Éditions de l'Acadie, les Éditions du Perce-neige publient six à huit livres par année et sont subventionnées à 100 %. «Nous sommes un organisme sans but lucratif», dit Serge-Patrice Thibodeau. L'objectif est clairement de faire vivre la littérature acadienne des Maritimes, et d'en donner à lire aux nouveaux lecteurs. «Et on va bientôt publier une anthologie de la poésie acadienne qui fait 300 pages», dit l'éditeur, ravi. C'est dire le chemin parcouru depuis la publication du premier recueil d'un poète acadien, Napoléon Landry, en 1949, par l'École industrielle des sourds-muets de... Montréal.
6 commentaires
  • BERTRAND LEGER - Inscrit 21 mars 2009 07 h 28

    N'oubliez pas l'Abitibi-Temiskaming !

    Les Éditions Z'ailées, de Ville-Marie est un éditeur important pour ce coin du Québec.
    C'est grâce à ces éditeurs régionaux que nous parvenons à découvrir de remarquables auteurs, que les éditeurs de Montréal n'ont pas daigné considérer....

  • Berthier Bérubé - Inscrit 21 mars 2009 08 h 39

    Il existe aussi...

    ...les éditions de la Francophonie qui ont pignon sur rue à Moncton et à Lévis. Ils ont pris la relève des éditions d'Acadie. Ils publient plusieurs auteurs néo-brunswickois, acadiens, et quelques-uns de la francophonie dont le dernier en liste: un auteur haïtien, Aroll Exama, "La couleur de la peau - entre mythe et réalité" qui vient de paraître...

  • Claude Daigneault - Inscrit 21 mars 2009 10 h 28

    Se réunir pour progresser

    En tant que micro-éditeur, je sais que le combat le plus difficile à gagner est la distribution des publications. C'est la raison pour laquelle, comme une trentaine de petits éditeurs de plusieurs régions du Québec, je suis devenu membre de la Coopérative de Diffusion et de Distribution du Livre (CDDL) qui complète avec énergie le travail que chaque petit éditeur doit faire pour vaincre le mur de silence que les grands organes de presse ont élevé autour de ce qui se passe ailleurs que dans les grands centres. Non seulement nous publions en région, à nos frais et à des coûts comparables à ceux qu'un éditeur de renom affronte, mais nous participons activement à la vie littéraire dans de nombreuses manifestations ignorées volontairement par les journalistes en dépit de leur originalité et de leur qualité.

  • Henri-Bernard Boivin - Abonné 21 mars 2009 13 h 45

    Les Éditions AdA, de Varennes

    Il existe aussi les Éditions AdA, de Varennes, qui publie dans toute la francophonie.

    Henri-B. Boivin

  • André Chamberland - Abonné 22 mars 2009 11 h 08

    André Chamberland, éditeur (ACE), 7 titres en 2008

    Nouvel éditeur depuis mai 2008, 7 titres sont déjà dans 60 librairies soit 4 recueils de poésie et critique de société, 2 romans et un livre sur la créativité.
    Quel distributeur permettra à ACE de poursuivre son oeuvre?