L'Angleterre grise de Jonathan Coe

Le romancier britannique Jonathan Coe
Photo: Agence France-Presse (photo) Le romancier britannique Jonathan Coe
La tendresse de Rosamond atteint trois générations. Thea, la mère d'Imogen, aurait pu devenir, à l'été 1955, l'enfant adoptive de la disparue. Quant à Beatrix, la grand-mère de la jeune aveugle, n'était-elle pas, dès les années 40, la «soeur de sang» de Rosamond, pour employer les mots de la confession?

Ingénieux continuateur de la grande tradition romanesque britannique qui fait surgir de la banalité le mystère, Jonathan Coe, natif d'Angleterre, insère dans l'histoire quotidienne de son pays cette profonde affection du personnage pour trois femmes de la même lignée. Les coïncidences de la vie forment-elles «un ordre à déchiffrer» ou, au contraire, «une chose irréelle», c'est-à-dire La Pluie, avant qu'elle tombe, comme l'indique le très beau titre du roman?

À cette épineuse question, la deuxième réponse, celle des sceptiques, serait la bonne, laisse croire la fin du récit. C'est vite oublier tout l'art subtil que déploie Coe pour suggérer la présence inopinée du surnaturel jusque dans les choses qui scandalisaient la vieille Angleterre puritaine.

Rosamond ne se mariera pas, et n'aura pas d'enfant. Lorsqu'elle était étudiante, Maurice a brutalement rompu leurs fiançailles. Elle en explique la raison: «Quand il a vu Rebecca couchée dans mon lit, nue, il l'a dévisagée d'un air incrédule et il a tourné les talons.» Rosamond a vécu avec Rebecca, puis avec Ruth.

De son côté, Beatrix, sa grande amie, n'a pas elle non plus connu d'amour durable. Elle a partagé avec trois hommes successifs une vie mouvementée. Issue de la première union, Thea, la petite fille mal aimée, n'a pas pu vivre longtemps avec Rosamond et Rebecca, singuliers parents d'occasion.

À la génération suivante, le mépris que Beatrix vouait à Thea s'est, en s'aggravant, transposé dans les rapports de cette dernière avec sa propre fille: Imogen. Dans un accès de colère, Thea s'est mise à secouer l'enfant de trois ans, si bien que celle-ci a perdu la vue. Les services sociaux ont confié Imogen à une famille d'accueil.

À peu de changements près, l'histoire se répète. Malgré son vif désir, Rosamond, qui demeurait alors avec Ruth, n'a pu adopter la fillette à cause de la méfiance des autorités.

Thea fera de la prison. Quant à Imogen, elle se souviendra, beaucoup plus tard à Toronto, que l'Angleterre est «un pays humide et gris».

«Gris?» lui demandera sa mère, venue au Canada sans qu'elle la reconnaisse. Dans une lettre, Thea rapportera la réaction sublime d'Imogen, ces mots qui transfigurent le livre. «Elle a répondu, racontera la voyageuse, qu'elle avait beau avoir perdu la vue très jeune, elle n'avait pas oublié à quoi ressemblait le monde.»

Ce monde gris aux mystères troublants qui bientôt deviennent seulement des illusions. En effet, la réalité succède au rêve: encore surnaturelle il y a une seconde, la pluie anglaise, que Coe a réussi à réinventer, commence à tomber, mais elle ne semble plus venir du ciel.

***

Collaborateur du Devoir

***

LA PLUIE, AVANT QU'ELLE TOMBE

Jonathan Coe

Gallimard

Paris, 2009, 256 pages